« Ma mère est éternelle »

Débarqué à vingt ans de Chine, à contre-courant des courants picturaux occidentaux, Yan Pei-Ming décide de s'engager dans la voie figurative. Le voici au musée d'Orsay et au Petit Palais pour un face-à-face grandiose avec Gustave Courbet. Un hommage qui e
Par Fabrice Gaignault

yan pei min«Tout arrive » figurait sur le papier à en-tête de Courbet. Tout est arrivé aussi pour Yan Pei-Ming, jeune aspirant peintre chinois de vingt ans décidant de s'embarquer pour la France un jour de 1980. Le hasard qui est la main droite du destin avait décidé que cet enfant d'ouvriers échouerait chez un oncle et une tante rue Beaubourg, non loin du tout jeune Centre Pompidou où Ming, de son surnom d'artiste, découvre, émerveillé « Parade », le rideau de scène de Picasso suspendu dans le forum. Accepté aux Beaux-Arts de Dijon, le jeune homme survit comme serveur dans un restaurant chinois local tout en travaillant sans cesse son apprentissage occidental de la peinture. Yan Pei-Ming veut être peintre figuratif à une époque où le mot d'ordre des clercs est à la déconstruction, au pur rapport entre le support et la surface. Bref à la toile rendue à sa seule énigme. À l'image de Courbet dont il se mesure dans deux face-à-face, au petit Palais et à Orsay, qui ressemblent davantage à un hommage, Yan Pei-Ming élisant la voie du réalisme, peignant les hommes dans la sincérité de leur nature et de leurs habitudes, dans l'accomplissement de leurs fonctions. Ce lecteur du Rouge et le Noir de Stendhal a choisi le noir et le blanc de ses grisailles pour figurer un monde. Le sien, démesuré à Orsay, où il trouve une place éloquente avec son triptyque dédié à sa mère, disparue, et qui légua ce conseil : persévérer. Toujours.

L'oeuvre de Gustave Courbet était-elle visible à l'époque où vous avez grandi en Chine ?

Oui, bien sûr. En tout cas, certains de ses tableaux. Il ne faut pas oublier qu'il est rattaché à l'histoire de la Commune de Paris, un évènement historique révolutionnaire considéré comme important dans la Chine communiste.

Qu'est-ce qui vous intéresse en premier lieu dans sa peinture ?

C'est un grand peintre, avant tout parce que c'est un excellent portraitiste et qu'il sait raconter des histoires. J'aime aussi beaucoup ses natures mortes et ses paysages. Et puis on ne peut qu'être admiratif devant un chef-d'oeuvre comme Un enterrement à Ornans. Ce que j'aime aussi en lui, c'est que c'est un artiste qui a beaucoup d'appétit dans le travail. 

Le portrait que vous dressez de lui pourrait vous ressembler...

Oh non, vous savez un artiste ne ressemble jamais à un autre. Courbet et moi, ce n'est pas la même époque, pas la même histoire. Ou alors, oui, disons, que c'est un peintre attaché comme moi à une chose : travailler sur la peinture. Ça me paraît évident.

On parle de « faiseur de chair » pour évoquer la technique de Courbet, sa touche épaisse, parfois grumeleuse. Vos façons de travailler la matière ne me semblent pas si éloignées...

C'est vrai que souvent, la peinture c'est la matière. Mais ce n'est pas la même matière, la même composition, la même façon de traiter. Je dirais que, lui, a raconté son histoire et moi, je raconte la mienne. Ça s'arrête là. C'est un peintre que je respecte beaucoup.

Courbet a représenté une coupure entre l'art romantique et la peinture réaliste. Considérez-vous qu'il y a une rupture dans votre peinture avec la façon d'envisager l'art pictural contemporain ?

Oui, d'une certaine façon. J'ai été en rupture avec ce que l'on enseignait aux Beaux-Arts de Dijon à l'époque, à savoir qu'en peinture il ne faut rajouter ni émotion, ni sentiment. C'était un discours très français de considérer la peinture figurative comme suspecte. Je m'inscris en faux contre cette théorie : pour moi la peinture, c'est un sujet. Il faut raconter une histoire, une émotion personnelle. Ma position a toujours été très claire par rapport à un discours qui est, somme toute, récent dans l'histoire de l'art. En peignant, je ne peins pas qu'un sujet, je défends aussi mes propres convictions. Les gens sont à la recherche d'une émotion. Il leur faut une histoire pour faire passer de l'émotion et c'est ce que je fais.

Prenons Un enterrement à Shanghai qui fait directement référence à Un enterrement à Ornans , c'est votre histoire puisqu'il s'agit de l'enterrement de votre mère...

Oui, j'ai représenté la scène de ses funérailles telle que je l'ai vécue mais aussi bien sûr je l'ai réécrite à ma façon. J'aime qu'on puisse voir le corps dans les enterrements bouddhistes. Il y a un lien avec la mort qui semble naturelle, comme un passage. Autrefois c'était le cas en France, avant que pour des raisons sanitaires, on considère qu'il fallait sceller le cercueil dès la mise en bière. On cache la mort en Occident et je trouve ça dommage. La seule façon que j'ai de rendre hommage à des amis disparus est de me rendre à la morgue.

La mort est prégnante dans votre oeuvre. Je pense en particulier à votre tableau figurant la Grande Muraille de Chine et son amoncellement de crânes figurant les ouvriers.

C'est une interprétation parmi d'autres. À l'époque, il n'y avait pas de machine, tout a été bâti à la main par des centaines de milliers d'ouvriers. Quant à dire que la mort est très prégnante dans mon oeuvre, je ne sais pas... C'est un sujet éternel qui a toujours énormément inspiré les artistes. C'est le mystère ultime. Personne ne sait ce qu'il y a après. Cette interrogation est une bonne source d'inspiration pour un artiste.

Peindre c'est donc travailler contre le temps qui est la mort en marche ?

Je ne sais pas. Je sais très bien que je vais mourir un jour même si ça ne me plaît pas. J'ai peur de ne plus vivre et non pas de la mort. Je sais que je ne suis pas éternel, je sais que je devrai partir un jour et ça me fait chier. Mais je sais que c'est le chemin obligatoire
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