« Ma fascination pour le bois vient de New York »

L'artiste japonais Tadashi Kawamata continue de nous émerveiller en se servant de bois de cagettes pour poursuivre une oeuvre impressionnante, entre allégorie de la destruction et dérives poétiques.
Par Fabrice Gaignault

kawamataPremier acte, à la galerie Kamel Mennour du Pont de Lodi. De loin, des paysages de désolation, à l'image des vues de Nagasaki et d'Hiroshima après le cataclysme nucléaire. A moins que ce ne soit les ravages d'un tsunami contemporain. Enchevêtrements de matières informes, accumulations de déchets sur les rivages d'un temps de plus en plus compté. En se rapprochant, la vision fait place à une autre lecture. Des morceaux de cagettes comme amassés par les flots, sculptures de lamelles de bois aux airs de vagues menaçantes. Second acte, Rive droite dans l'espace de l'avenue Matignon. Là, des nids paisibles, des cabanes suspendues, des abris rassurants, comme en échos aux violences et aux outrages du monde. Tadashi Kawamata ne cesse d'interroger chacun d'entre nous sur le cycle construction-destruction-récupération. Une esthétique du désastre qui passe par l'espoir. De tout ce fatras de ruines émerge une grande beauté, comme si de l'effondrement jaillissait une lumière incertaine et précaire à la fragilité apaisante.

Comment est venue l'idée de faire deux expositions parallèles en même temps ? 

Kamel (Mennour) est venu me rendre visite dans les deux ateliers que je possède, l'un dans le 15ème arrondissement et l'autre à Saint-Denis. Il m'a dit : « Tadashi nous avons un show ! ». C'était il y a deux mois. Kamel est comme ça, très rapide dans ses décisions. Chez moi, dans le 15 ème, je construis les petites pièces. Je loue un grand espace à Saint-Denis afin d'élaborer les grandes pièces. 

Aux spectaculaires installations de murs de débris de cagettes réunies sous le nom de Destruction répondent de petites pièces Site Sketches. J'aurais envie de nommer ces esquisses Construction...

C'est une hypothèse mais cela n'a pas été conçu comme ça au départ. Destruction n'est pas né d'un projet personnel mais d'une proposition de l'école Massillon à Paris d'organiser un workshop avec des élèves de huit à douze ans. J'ai récupéré deux milles cagettes sur des marchés. Les enfants ont commencé à peindre dessus, ce qui ne correspond pas à ce que je fais d'habitude car j'aime la neutralité du bois brut mais bien entendu je les ai laissés faire. Une fois que leurs interventions ont été achevées, j'ai organisé une installation dans l'école. Puis ensuite j'ai rapporté les grands panneaux dans mon atelier dans l'idée d'en faire un projet imaginaire lié à la notion de destruction. On peut voir cela comme une accumulation de poubelles, de détritus flottant sur l'océan, ou butant sur les rivages.

C'est une constante, chez vous, ce travail sur le motif de la destruction de la nature et de la réappropriation de ses blessures par la récupération de matériaux divers.

Oui, mon intérêt pour les cagettes provient de mon arrivée en France. Lorsque je suis arrivé ici il y a une trentaine d'années, j'avais remarqué que les commerçants sur les marchés les abandonnaient à la fin de leurs journées de travail. J'ai commencé à en récupérer en me disant que je pourrais certainement en tirer quelque chose. J'en aime la texture de bois extrêmement fine et le fait que ce soit facile à manier. Et puis il n'y a pas de matière pauvre selon moi.


D'où provient cette attirance pour le bois, que ce 
soit dans vos installations, comme Destruction ou dans de petits formats où vous assemblez des formes de nids, de cabanes suspendues, de refuges pour temps de calamités ?

Je suis né au Japon dans une île montagneuse et boisée. J'aimais beaucoup, très jeune, jouer dans la nature. Je pouvais passer des heures ainsi. J'ai commencé à construire des petites cabanes dans les bois pour me réfugier loin des adultes avec mes amis. Mais ma fascination pour la récupération du bois et autres éléments est plutôt liée à mes trois années passées à New York dans les années quatre-vingt. Je tombais sur beaucoup de sans-abris qui se débrouillaient comme ils pouvaient pour constituer des refuges ingénieux faits de cartons et d'objets de récupération. Je les observais, leur parlais et les aidais aussi parfois à se faire de bons abris. C'est comme ça que j'ai fini par embaucher à l'époque un homeless comme assistant pour mes propres travaux. 

Pourquoi être si intéressé par l'idée du nid ?

Le nid est connecté à la nature. Il symbolise bien sûr la perpétuation de l'espèce, la transmission puisque les petits y éclosent et grandissent. Mais le nid symbolise aussi l'abri. Tout est lié dans mon esprit : la cabane dans les arbres, le nid et l'abri pour SDF. Je les vois comme des maquettes à modèles réduits de refuges imaginaires. Nous sommes dans un monde où le refuge peut se lire à plusieurs niveaux : refuge souhaité contre le bruit et la violence du monde mais aussi refuge contraint contre le froid et la misère. Mes constructions participent de tout cela.

kawamataVous semblez hanté par l'idée de la perte irrémédiable.

Oui, et je pense que les matériaux abandonnés participent de mon idée de les sauver de l'anéantissement. J'aime l'idée que rien ne se perd, et que tout au contraire est très utile à l'humanité, d'une façon ou d'une autre. Pour l'une de mes dernières expositions, j'ai utilisé cent mille baguettes de riz. Elles formaient comme une grande vague. 

Pourquoi avez-vous quitté New York pour Paris qui est considérée comme une ville moins excitante ?

On est toujours intéressé par la frénésie new yorkaise lorsqu'on est très jeune. Mais avec le temps et l'expérience, cette fascination retombe car les galeristes en Amérique sont très superficiels. Ils veulent aller vite pour gagner beaucoup d'argent mais se fichent de ce que vous leur expliquez sur votre travail. Ce qui leur importe, c'est de savoir quel sera votre prochaine idée, qui pourrait être un grand succès. Là-bas, à chacun de mes vernissages, c'était toujours la même chose : « ok, c'est super ce que vous faites mais quel est votre projet suivant ? Je leur répondais : et si vous commenciez par regarder ce que vous avez sous les yeux ? » (rires ). Cette façon absurde d'envisager l'art m'a beaucoup déçu. Je préfère la conception européenne, beaucoup plus profonde. A la différence d'un galeriste américain, un galeriste français commencera par vous demander de lui expliquer votre parcours et votre discours artistique. C'est beaucoup plus respectueux. 

Comment cela s'est-il passé à Paris ?

Cela a été lent mais très productif. Dès mon installation ici, à l'âge de vingt-huit ans, une petite poignée de gens m'ont soutenu et cru en mon travail. Ils se souvenaient de mes installations à la Biennale de Venise en 1982. J'ai vécu en devenant professeur aux Beaux-Arts de Paris pendant dix ans.
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