« Les mutants sont là : c'est nous »

Après son livre sur Le Caravage, le romancier Yannick Haenel signe un nouveau livre sur la peinture, Adrian Ghenie, Déchaîner la peinture. Il s'agit cette fois-ci d'étudier l'oeuvre d'un jeune artiste, Adrian Ghenie, grand peintre de la dévastation contem
Par Vincent Jaury

haenelYannick Haenel, comme Adrian Ghenie, est un grand vivant obsédé par la mort. Une grande santé qui se heurte à un monde se détruisant, que le premier écrit, que le second peint. Cela sonne comme une évidence que Yannick Haenel allait se sentir concerné par le travail de ce jeune peintre roumain, sur lequel il écrit ce livre admirable, Adrian Ghenie, Déchaîner la peinture. Deux âmes soeurs se rencontrent et dialoguent, un fruit naît, beau et savoureux, concret et conceptuel. Ils n'ont pas les mêmes instruments, l'un manie les mots, l'autre la peinture, mais ils habitent la même maison, tourmentée par la violence du monde qui nous atteint et finit par nous abîmer.

Champ de ruines

L'obsession de la mort ? Elle passe au moins par deux chemins, la Shoah et le visage. Comme l'écrit avec acuité Yannick Haenel, aucun artiste véritable ne peut éluder la question du mal ; ne peut éviter de regarder en face les forces nihilistes en action ; éviter d'enraciner son regard dans ce qui fut une fin et un commencement, fin des temps modernes et son idée de progrès et commencement d'un monde où le scepticisme, l'incrédulité, la mort de Dieu sont devenus la composition secrète de notre être contemporain.

Cette fin et ce commencement s'appellent Shoah.

Yannick Haenel, intentionnellement, fait débuter son livre par les tableaux représentant Hermann Goering. L'angoisse, de nouveau, prend à la gorge. Ce point final et ce point de départ explosent à la gueule. On s'efforce toujours d'oublier ce corps empoisonné qu'est le nazisme. Pour tenir, pour rester debout. Fort des traces d'humanisme qui demeurent en nous malgré tout, il est difficile d'accepter que la Shoah ait vraiment eu lieu. On ne peut pas réellement y croire : le diable est invisible. Claude Lanzmann l'avait dit à sa manière, l'extermination ne laisse pas de traces, il s'agit toujours dans son oeuvre et celles d'artistes comme Ghenie, de « remplacer les images inexistantes de la mort dans les chambres à gaz ». Chacun oeuvrera à sa façon ; chacun composera un quelque chose, des mots, des images, un spectacle, en lieu et place de ces images manquantes ; chacun conjurera le mal comme il le peut, comme il le doit, face à ces fantômes méphistophéliques. Ghenie choisit d'emplir ce vide par des Goering, puis par des Hitler, laissant meurtri notre regard, et violemment nous rappelle que ça a eu lieu. Ghenie rouvre l'arrière-monde qui nous habite, l'Europe est assise sur un crime immense, et ces tableaux nous font, l'instant d'un coup d'oeil, instant d'effroi, admettre l'inconcevable. Ce mal sans équivocité, sans pardon possible, absolu et final, charogne dont l'odeur se répand encore jusque dans nos contrées, cette exhalation pestilentielle est la matrice de l'oeuvre de l'artiste, comme le consigne brillamment Yannick Haenel. Ce monstre mutera sous d'autres formes à travers d'autres toiles, mais le constat est le même: le monde court à sa perte, pente tragique dont on ne sait où et quand elle s'arrêtera. Le monde dégénère chez Ghenie, de Goering à Trump, de Darwin à Hitler, explique Haenel. Son oeuvre est l'histoire de cette pente.

haenelLa fin d'un monde réellement habitable, habitable en poète, habitable en homme régnant, Ghenie nous la livre à travers ses portraits ou autoportraits qui constituent une grande partie de son travail, et où le visage n'apparaît jamais. Des pâtes de peintures les recouvrent, des masques les cachent, la difformité est la règle. Des visages de monstres, de mutants, de cadavres. Pas de visages visibles, alors quoi ? Où sommes-nous ? Avec qui sommes-nous ? Est-on en présence de quelqu'un ? Ghenie ne nous aurait-il pas joué un mauvais tour, à nous proposer ce monde sans visage ? Car comme le dit Emmanuel Levinas, le visage, c'est l'accès à l'infini ; le visage, c'est la terre promise ; le visage, c'est la promesse d'un ailleurs, d'un lieu immune ; le visage, c'est le trajet vers l'être. Le monde de Ghenie, qui se veut reflet du nôtre, serait-il bouché à ce point ? Serait-il une impasse peuplée exclusivement de démons? Serions-nous définitivement pieds et mains liés à un éternel présent, clos, claustrophobe, fini ? Aucune promesse ne serait encore à venir ?

Mais attention, si l'on suit Levinas, il y a peut-être pire. Car pour le philosophe, l'accès au visage est d'emblée éthique. Il est, ce visage, ce qui m'oblige, me commande, m'interdit de tuer. Ainsi le monde de Ghenie, notre propre monde, est un lieu où le meurtre triomphe. Est-ce le monde d'aujourd'hui? Si le Dieu de Dostoïevski est mort, et que tout fut alors possible car la distinction entre le bien et le mal s'effaça, la mort du visage engage une nouvelle ère : le massacre pourrait continuer de plus belle. Est-ce le monde d'aujourd'hui ? 

Van Gogh

Mais il y a van Gogh. Les tableaux représentant le grand peintre que Ghenie admire depuis longtemps. La dévastation constatée par Haenel et Ghenie trouve sa limite là où croît l'art. Ghenie, par son geste de peintre, par le corps-à-corps brutal qu'il invente entre nous et ses nombreuses personnalités peintes, par la force de ses coups de pinceaux, par la densité baroque de ses images, par sa technique de dripping à la Jackson Pollock qui amène violence et désordre, crée une grande vitalité dans ses toiles. Comme le texte magnifique de Yannick Haenel par son énergie à donner sens, à livrer une analyse, à ajouter de l'épaisseur à un monde dérisoire, est un parfait contrepoint à la marche morbide de la civilisation occidentale. Là où il y a art, nous disent chacun à leur manière Adrian Ghenie et Yannick Haenel, il y a de l'indemne

Vous avez fait paraître un livre sur le Caravage il y a peu de temps. Là vous faites paraître ce livre sur Adrian Ghenie. Vous avez manifestement en ce moment envie d'écrire sur la peinture. D'où vient cette envie ?

J'ai eu envie d'approfondir mon goût pour les nuances. Écrire sur la peinture, c'est réapprendre à voir, et donc à jouir de minuties. C'est s'exercer à faire scintiller les détails. La peinture est chose muette, comme disait Poussin, et pourtant elle ne cesse de parler. Trouver les mots pour dire cette abondance qu'il y a dans la peinture, mobiliser dans sa palette intérieure le lexique frémissant qui s'accorde à l'opulence des couleurs, des matières, des formes, c'est revenir à l'enfance heureuse de l'écriture. Après mon roman Tiens ferme ta couronne, j'ai éprouvé le besoin de me plonger dans une dimension hors récit, en l'occurrence dans cet irracontable, dans cette poésie pure qu'est le monde pictural. Je voulais répondre à ce défi qui me renvoie à l'essence même de l'écriture : dire pour faire voir.

Y a-t-il pour vous des textes fondateurs d'écrivains sur la peinture ?

Bien sûr, il y a une véritable tradition dans la littérature française de livres sur l'art, que Diderot a initiée, et Baudelaire poursuivie en commentant les Salons. Les livres qui m'ont particulièrement marqué sont Manet de Georges Bataille, et Van Gogh ou le suicidé de la société d'Antonin Artaud, car ils accordent à la peinture une charge explosive de liberté, ils voient la peinture comme un art subversif.

Ecrit-on de la même manière sur un artiste du XVIe siècle, Caravage, et un artiste contemporain ?

C'est très différent. Il y avait, pour le Caravage, un stock immense d'études à ingurgiter : écrire sur cette oeuvre a pris la forme d'une orgie de lectures. Pour Adrian Ghenie, qui est un peintre vivant, et dont l'oeuvre est en devenir (il a à peine quarante-trois ans), il existe quelques catalogues, mais pas de livre. Mon livre est le premier sur ce peintre. J'ai donc dû, en regardant sa peinture, en déchiffrant ce monde convulsif, inventer un discours complètement neuf, une écriture adaptée à la violence chromatique de Ghenie. Mon livre est en quelque sorte pionnier. Écrire sur les peintres du passé, c'est passionnant, car tout est toujours à reprendre ; mais se risquer à penser la peinture d'aujourd'hui, c'est mieux: l'art est vivant.

Comment avez-vous découvert l'oeuvre d'Adrian Ghenie ?

J'ai reçu, durant l'été 2018, un coup de téléphone d'un certain Harry Jancovici, que je ne connaissais pas et qui m'a dit qu'il était l'éditeur de Logique de la sensation, le livre de Deleuze sur Bacon. Philippe Sollers lui avait donné mon numéro, Harry Jancovici cherchait quelqu'un pour écrire sur un peintre roumain «incroyable et splendide », il voulait me montrer ça. C'était le mois d'août, en pleine canicule, j'écrivais tout seul à Paris mon livre sur le Caravage, j'étais libre, j'ai accepté d'aller voir.
[...] EXTRAIT... 
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Photos Laura Stevens

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