La fortune de Gaspar

Portrait du toujours underground Gaspar Noé, qui semble inquiet du succès critique de son film Climax...
Par Simon Liberati

gaspar noeJ'ai rencontré Gaspar Noé en 1986 alors que j'habitais avec ma première femme à la Goutte-d'Or. C'est Frédéric Cousseau (alias Frédérick Goddard) ancien batteur du groupe Suicide Romeo, devenu par la suite cinéaste qui nous l'avait présenté. Tout dialogue était difficile car nous étions encore jeunes (dans la vingtaine) et forcément tendus. Il avait les cheveux courts et l'oeil noir, il avait fait Louis-Lumière, je venais de rater l'IDHEC en finale. Durant les lentes années qui ont suivi, je l'ai croisé à plusieurs reprises chez Megavidéo (revendeur de VHS situé à Strasbourg-Saint-Denis) puis au Baron avenue Marceau et dans différentes soirées. Peu bavard il observe en général la piste de danse, choisissant ses proies comme un serial killer attentif. 

Devant Climax en projection de presse, j'ai eu le sentiment de découvrir un de ces films que nous aimions trouver en VHS lui et moi autrefois dans les bacs de soldes où nous fouillions sans trop nous adresser la parole. Il pourra même être rangé dans l'étagère des oeuvres de premier plan, au côté de Zombie de Romero, de Querelle de Fassbinder ou de Possession de Zulawski. A 53 ans, Gaspar échappe à la virtuosité artistique pour réussir le plus difficile : une oeuvre impeccable nourrie d'émotions populaires issues de la téléréalité et du film forain.

Eclat vital

Lorsque je le retrouve dans les bureaux de Wild Bunch, Gaspar est bronzé, calme, rajeuni... Je comprends mieux ce qu'il dit que d'habitude en soirée. Il a l'oeil noir brillant d'un joueur qui a eu de la chance au poker et qui a levé le flush royal à pique avec une mise modeste (2 ,2 millions d'euros). Ce qui ne l'empêche pas de jouer les inquiets. Trop de bonnes critiques... Quand je m'étonne pour rire de trouver un éloge de cet élégant snuff movie dans Télérama ou Le Figaro, il marmonne d'entrée de jeu : « En général les films que tu préfères d'un auteur sont ceux qui se sont fait descendre ». Certes, mais peut-être que la bonne humeur critique vient juste du plaisir de voir un vrai réalisateur (un des seuls Français à avoir de la grâce) réussir aussi bien son coup. Il y a tellement de navets produits chaque année que le formidable Climax est une très bonne surprise. Le film est dédié aux cinéastes défunts qui l'ont inspiré et à sa mère dont il me dit au hasard de l'entretien, sobrement, qu'elle est morte l'année dernière dans ses bras et qu'il a compris que c'était « la meilleure chose qui pouvait arriver ». 

Il y a beaucoup plus de charité qu'il n'y paraît dans ce film violent et je pense que cette flamme paternelle pour ses jeunes danseurs donne à Climax le même éclat vital qui m'avait plu dans le couple d'Irréversible (la scène centrale de vie quotidienne entre Cassel et Bellucci). Bonheur fragile et toujours menacé par le viol ou la mort dont Climax rend compte malgré la violence, malgré les nerfs à vif, malgré la mort. Je pense au réveil idyllique, wagnérien des deux filles dans les bras l'une de l'autre à la fin. Modeste, Gaspar Noé précise : « Ce qui fait que le film est plus... (il cherche le mot)... consensuel que les autres c'est les danseurs, la performance « le côté Nadia Comaneci »... Ce charme, que (Louis-Ferdinand) Céline n'aurait pas négligé, est en effet le coeur battant du film. Comment a-t-il fait pour lever cette troupe d'élite? 

Après les avoir castés sur YouTube, ou dans « les battles de krump et les balls de voguing » il choisit les vingt-trois (« chiffre magique » précise-t-il) meilleurs et les a réunis pour un tournage express de vingt et un jours dans une école abandonnée à Vitry. Gaspar Noé n'est pas un lève-tôt, les danseurs non plus, ils se retrouvaient donc tous après le petit-déjeuner pour travailler jusqu'à minuit. Il partait d'un canevas simple : des danseurs réunis pour fêter leur départ aux Etats-Unis organisent une soirée sangria où l'un d'entre eux a versé du LSD. La vraie nature des danseurs, les improvisations sauvages ont incarné l'oeuvre. Amateur de film catastrophe, L'Aventure du Poséidon ou La Tour infernale, le réalisateur franco-argentin monte une catastrophe en huis clos, dans les couleurs de Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée...Usant de néons à couleur commandés par iPad et de magnifiques effets de steadicam comme à l'ordinaire.

Placebo 

Soudain je me souviens que Cousseau-Goddard, le garçon qui nous avait présentés m'avait raconté jadis une histoire similaire, alors qu'il enregistrait l'unique trente-trois tours des Suicide Romeo en hiver 1980 à Nassau chez Chris Blackwell et Nathalie Delon, les Rolling Stones présents avaient cru bon de mettre un buvard dans le punch des petits français... Gaspar Noé m'écoute poliment mais me corrige aussitôt : « Tu sais on m'a raconté plein d'histoires comme ça, en général des boîtes de nuit aux Champs-Elysées » avant de rajouter « en Russie, je devrais faire un tabac ! »

Mais la drogue de Climax n'est peut-être qu'un placebo scénaristique, un fantasme induit par l'alcool. Pour Gaspar Noé, l'alcool est d'ailleurs plus révélateur (au sens chimique) que les drogues psychédéliques... C'est tout juste s'il ne part pas dans un réquisitoire contre la sangria. A-t-il saoulé ses acteurs ? Au sens figuré oui puisqu'il les forçait parfois à tourner jusqu'à dix-huit prises. « C'est en fin de soirée quand ils étaient fatigués que j'ai tourné les scènes de défonce... » Cet animateur socioculturel d'un genre assez louche a aussi suggéré les improvisations, orienté les clashs, créé des couples. « La fille qui finit avec une autre fille, au départ elle devait finir entre deux mecs mais c'est elle qui a voulu partir avec la petite blonde... » ou encore : « Tu sais le petit, le puceau, je vais lui demander « tu veux embrasser qui ? » « Ben je voudrais embrasser David » alors je vais voir David (Romain) et je lui dit « tu sais il y a le petit qui veut t'embrasser » « Bon bien si c'est pour le film... » La bonhommie perverse du personnage est irrésistible, « Irréversible » même. Mon film préféré de Gaspar Noé, après celui-là. Je n'ai jamais plus aimé Monica Bellucci et Vincent Cassel que dans ces fameuses scènes d'intérieur... Je le lui dis et soudain le masque tombe, Gaspar s'émeut, troublé au souvenir de ce beau couple jouant l'amour après l'amour... « Quand je revois le film avec tous ces dialogues improvisés... j'aime bien même si leur vie s'est orientée différemment. »

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Photo Franck Ferville

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