L'art de la fuite

Franchir la nuit nous fait passer de l'autre côté du drame des réfugiés. Rachid Ouramdane, chorégraphe acclamé depuis plus de quinze ans, impose une nouvelle fois son style poétique et documentaire. Rencontre avec un chorégraphe
Par Oriane Jeancourt Galignani

Franchir la nuit nous fait passer de l'autre côté du drame des réfugiés. Rachid Ouramdane, chorégraphe acclamé depuis plus de quinze ans, impose une nouvelle fois son style poétique et documentaire. Rencontre avec un chorégraphe

rachidC'est une petite école, derrière Barbès, en plein quartier de la Goutte-d'Or. Dans ces rues animées par de rares cafés, peuplés dans la journée de retraités et de joueurs de loto, personne ne soupçonnerait que dans l'étroit gymnase de cette maternelle, une quarantaine d'enfants et de mineurs réfugiés dansent ensemble. Sous la houlette, l'autorité, et la patience de Rachid Ouramdane, une dizaine de garçons, deux jeunes filles, et une ribambelle d'enfants échauffés par la journée, tentent de monter la chorégraphie sobre et patiente de Franchir la nuit. Difficile de croire que ces corps dispersés formeront bientôt la subtile harmonie du spectacle d'Ouramdane. Mais le chorégraphe ne manifeste aucune inquiétude. Il agit en habitué, connait les phrases, le ton pour s'adresser aux « grands », les réfugiés, et aux « petits », les enfants du quartier. Il m'accueille, et me raconte peu à peu ce qu'il accomplit dans cette salle surchauffée ; « je cherche à faire voir leur sensibilité d'ado, d'enfant, avant leur statut de réfugié. J'en avais marre de croiser des jeunes réfugiés que l'on qualifiait seulement de réfugiés. ». Aujourd'hui, Ouramdane fait plus ample connaissance avec ses danseurs de circonstance. Ils ont été rassemblés par une association dédiée aux réfugiés mineurs, dont deux représentantes sont présentes, assises sur des bancs d'école. Aucune tension ne règne dans cette petite salle, sinon la chaleur humaine de la danse et de l'excitation des plus jeunes. Le chorégraphe observe les corps, les démarches, les attitudes si particulières à ces jeunes gens qui ont traversé une partie de l'Afrique, et de l'Europe, pour parvenir jusqu'ici : « c'est fou comme on passe d'un extrême à l'autre, avec cette jeunesse. Ils peuvent se montrer ultra-violents dès qu'ils se sentent menacés, ou pris dans des conflits ethniques, ou comme aujourd'hui, extrêmement doux, capables d'entraide, d'une conscience de la responsabilité que je n'avais jamais vue chez des individus si jeunes. »

Leur silence

Après Annecy, Grenoble, Lyon, le chorégraphe répète Franchir la nuit pour la première parisienne de décembre. A chaque ville, il fait appel à de nouveaux mineurs réfugiés, à qui il confie les mêmes rôles : former avec les enfants un groupe avançant sur une scène couverte d'eau, entourant peu à peu les danseurs, de leurs corps déliés, de leur lenteur, de leur délicatesse. Ils composent une étoile sur scène, roulent au sol, portent les enfants, étirent leurs bras, puis dans un final collectif, imposent leurs sombres profils. Sans jamais de gestes explicites ou immédiatement politiques, qui ruineraient l'onirisme du spectacle, Ouramdane détourne les mouvements empruntés à leurs parcours de réfugiés, la marche, la chute dans l'eau, l'appel à l'aide, et en fait une danse. La musique et le chant de Deborah Lennie-Bisson qui collabore avec le chorégraphe depuis six ans, alternent avec de longues phrases silencieuses. « La parole est très difficile pour eux, au-delà du discours préparé pour les services administratifs. Ce silence dans lequel ils sont a une forme d'éloquence. Et c'est ça que j'ai voulu donner à entendre. Ce qu'on arrive à percevoir de ces jeunes gens. Leur emmurement. Cette solitude qui les suit, et que j'ai voulu que l'on voit sur scène. Mais je ne veux pas aller plus loin que cette constatation, je ne veux exprimer aucune analyse, je veux simplement montrer ce que j'observe. C'est une manière de les révéler aussi, au-delà de leurs histoires tragiques. Je ne vais pas raconter ce que je sais de leur passé, que l'un d'entre eux a vu sa mère se faire égorger devant lui, je ne vais pas raconter les réseaux de prostitution, je ne veux pas les réduire à leur identité de victime réfugiée. Je sais que certaines personnes me reprochent de ne pas assez me positionner. Comme si ce n'était pas la plus grande des démagogies d'accompagner mon spectacle d'un discours sur les méfaits de Bachar el-Assad, ou sur l'Europe d'aujourd'hui ! » 

Pas de discours non, mais des corps qui reproduisent ce désarroi qu'Ouramdane a saisi chez les jeunes réfugiés qu'il a pu rencontrer. Le salut, bras levé à un invisible acolyte, devient le leitmotiv de ce spectacle qui alterne entre solos et tableaux de foule, ballet d'êtres cherchant à se reconnaître, et à s'unir. Dans ce spectacle, Ouramdane révèle une mélancolie, contre laquelle il lutte sourdement, par l'harmonie finale, et les tableaux qu'il ébauche. « Je reconnais qu'il y a une sérénité, mais qui vient aussi de ce que je perçois de ces jeunes. Souvent je construis mes spectacles autour d'un grand contraste : le calme, puis l'arrivée de la violence, comme une ombre. Mais ici, le calme dure, et devient peu à peu insupportable. Je crois que la violence vient de là, de ce silence, et ce calme des réfugiés sur scène. Je ne suis pas dans le cri, je ne « mets pas mes tripes sur scène » comme on dit dans notre milieu. Mais vous savez quand j'ai travaillé avec des victimes d'actes de barbarie, (pour le spectacle Des témoins ordinaires en 2009 ), j'ai remarqué qu'ils n'avaient jamais une larme, jamais un mot plus haut que l'autre. Les débordements émotionnels venaient de leur entourage, de leurs enfants qui haïssaient les coupables, mais chez les victimes, non. Je ne veux pas seulement donner à voir la souffrance, je ne veux pas rester dans l'attendu bien-pensant de la représentation de la victime. Je veux donner aussi à voir ce calme qui m'a toujours beaucoup impressionné. » C'est en effet du calme que naît l'émotion, de l'économie des gestes, de la retenue des danseurs, comme des jeunes amateurs.

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