« J'ai mis du temps à comprendre qu'il fallait accepter de ne pas avoir peur du vide »

L'artiste Fabienne Verdier exposée au musée Granet à Aix-en-Provence revient sur une existence de vagabondage au coeur du souffle, entre Occident et Orient, ponctuée de batailles avec la matière.
Par Fabrice Gaignault

dossierArrive un jour, un peu lointain, un livre intitulé « Entre ciel et terre » avec cette dédicace intriguante : « Vagabondages au coeur du souffle ». Sur la couverture une grande traînée de rouge tel un écoulement fugitif, un saignement crevant une immensité de vert. Fabienne Verdier dont le Musée Granet présente une belle rétrospective n'a jamais cessé d'interpeller à travers ses voyages nomades ce qu'elle appelle les forces du vivant. Débarquée tout juste de sa cabane au Canada, l'artiste atterrit doucement, là, dans ce bar d'hôtel parisien où elle propose que l'on se réchauffe à coups de whiskies canadiens et japonais. Fabienne Verdier se remet d'un violent vol nocturne avec des turbulences énormes, qui, me dit-elle, « lui faisaient prendre conscience de notre fragilité au coeur des ténèbres agitées. » Ces turbulences énormes ? D'une certaine façon ce qu'elle peint en se plongeant jour après jour depuis près de quarante ans dans « le grand flux du réel » et en y découvrant bien des émerveillements. Fabienne Verdier est la vigie de cette chose qu'on n'arrive pas à saisir et qui est la vie. Qu'est-ce que c'est que le vivant ? Cette artiste qui dit agir comme un sourcier, « afin d'aller capter les sources vives et les forces à l'oeuvre » n'est jamais au plus près de la réponse lorsqu'elle capte le battement d'aile d'un oiseau. Ce trait, cette modulation, cette onde exprimant en quelques coups de pinceaux fugitifs un je ne sais quoi de saisissant, ce mouvement en constante mutation, en constant devenir où passé, présent et futur sont soudain abolis pour entrer dans l'éternité de l'instant. « J'ai essayé de toucher ça mais c'est presque impossible. C'est un idéal, comme un frottement furtif. » Devant les dernières toiles des Sainte-Victoire montrées au musée Granet, le spectateur se retrouve devant des formes abstraites comme suspendues et surgissant du vide. Un surgissement spontané où l'on se demande : est-ce figuratif, est-ce abstrait ? « Je crois que je ne sais plus où est la limite de ce qui s'est passé. Tout ce qui m'importe en définitive est l'acte de saisir au vol. Peut-être un peu comme le pêcheur à la mouche. » Au Canada ou ailleurs. Vers les lointains si près.

Comment est arrivée votre fascination pour l'Orient ?

Aux Beaux-Arts de Toulouse (étudiante de 1979 à 1983 NDLR), j'ai très vite essayé de frotter mon esprit et mon petit cerveau à d'autres cultures parce que je sentais qu'il existait d'autres mécanismes de pensées aussi intéressants que les nôtres. Et c'est par ce cheminement que je me suis approchée de cette culture multimillénaire qu'est la culture chinoise. Sans doute aussi parce que je m'intéressais à la maîtrise spontanée de la matière en peinture. Je sentais qu'il y avait quelque chose d'essentiel pour parler du vivant et que souvent, en Occident, on était dans une représentation fixe, immobile, inerte et parfois presque morte des choses complexes. Je partageais cette intuition de l'instant dont parle Bachelard, comment éveiller celui qui regarde, telle était une de mes grandes interrogations.

C'était pourtant une époque, les années quatre-vingt, où les jeunes générations d'artistes délaissaient le support de la peinture pour se diriger vers d'autres horizons, ceux des performances ou des installations. Cela ne vous a pas effleurée ?

Je n'étais pas encore attirée par ces modes de création. Je pensais plutôt vie ascétique et comment développer une sorte d'intériorité afin d'avoir des choses à dire en peinture, en réaction à ce que je voyais autour de moi. L'art me semblait de moins en moins incarné par une forme d'expérience intérieure, par une substance de pensée. Il me fallait commencer par apprendre à vivre et à être. Et comment être ?

La découverte de la Chine a été chez vous un moment crucial.

Oui, c'était d'abord une réponse à la question qui me hantait, celle de la recherche du sens en peinture. Accepter de mettre de côté pour un temps tout un pan de la culture occidentale et ses mécanismes de penser, la manière d'observer le monde telle qu'on me l'avait enseigné. Mettre à plat tout ça prend du temps. J'ai dû désapprendre ce à quoi on m'avait formée : contempler le monde par la perspective euclidienne et le point de fuite. Difficile d'avoir un champ de perceptions aussi différent, une autre vision de la réalité.

Vous avez commencé par la calligraphie. Qu'est-ce qui vous a décidé à passer à la peinture ?

De vieux lettrés chinois qui m'ont dit : « Si tu veux apporter quelque chose de nouveau à la peinture et à l'abstraction occidentale, il faut que tu t'empares de l'essence de la peinture chinoise qui est cette maîtrise de la spontanéité, de la fluidité. » Il s'agissait de comprendre comment transmettre en même temps du sens, du signifié, de la substance, de la poésie. La philosophie est une expérience intérieure qui se devait de passer par l'instantanéité. Ce processus n'est pas simple, ça prend du temps.

J'aime l'histoire de votre vieux maître chinois qui, après avoir longuement refusé de vous ouvrir les portes de son enseignement, vient un jour chez vous et vous dit ceci : « je veux bien t'enseigner mais ça prendra dix ans ».

Cette expérience a été extraordinaire mais en même temps difficile à vivre. Je suis rentrée de Chine gravement malade mais peu importe, j'ai tellement appris. À la fin de cet apprentissage de presque dix années, je me suis à nouveau enfermée en France pendant de longues années parce que je me suis rendue compte que je ne voyais plus rien. Je ne lisais plus la culture occidentale de la même manière tellement j'avais développé une autre perception des choses. J'ai dû prendre toutes ces années pour revisiter les maîtres flamands du XVe siècle ou les expressionnistes abstraits américains.
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photo Laura Stevens

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