Il était une fois à Cannes

En guise d'ouverture à notre dossier sur tous les films de la compétition officielle (hormis celui d'Elia Suleiman que nous n'avons pas pu voir dans nos délais d'impression), un bref passage en revue des principales lignes de forces du cinéma 2019 tel que
Par Serge Kaganski

dossier 130La cause est entendue, c'était l'année des zombies et autres esprits, fantômes, hommes invisibles, revenants. De Jim Jarmusch à Mati Diop, la spectralité, l'un des éléments constitutifs du cinéma, s'invitait dans l'inconscient collectif de réalisateurs sans doute hantés par le sale état du monde. A cette liste, on peut ajouter le flamboyant et mélancolique Once Upon a Time... in Hollywood, film-revenant où Tarantino ressuscite toute l'année 1969. Autre spectre, le western est venu planer sur la Croisette sous forme embaumée ou modernisée, chez Quentin Tarantino ou encore dans le Brésil de Kleber Mendonça Filho. Pas étonnant que la figure de John Carpenter, lauréat du Prix du Carosse d'or, auteur de films fantastiques et de westerns contemporains, se soit fantomatiquement profilé au-dessus de nombreux films, de Bacurau à Atlantique en passant par The Dead Don't Die. Le cinéma s'est encore beaucoup filmé à Cannes, où la prolifération de métafilms traduisait soit un chant du cygne doublé de l'angoisse de la disparition d'une certaine idée du cinéma, soit un espoir de renaissance démultiplié sous le soleil froid du numérique : le cinéma sur (ou dans) le cinéma s'est vu chez Tarantino, Triet voire Mendonça... Autre forme travaillant le cinéma, la série télé, pas tant du côté de l'inventivité stylistique que de celui de la division du récit en épisodes. On l'avait déjà vu avec Twin Peaks, « film de 18 heures » selon David Lynch lui-même, on l'a revu cette année avec Mektoub my love : intermezzo tandis que Tarantino rappelait que les séries existaient déjà en 69. Zombies et métacinéma ont instauré un dialogue entre passé et présent, vivants et morts.

Armes blanches

Le passage entre le monde des vivants et celui des morts se fait souvent dans la violence, voire la guerre, que Godard définissait ainsi : « c'est simple, c'est faire entrer un morceau de métal dans un morceau de chair. » On a beaucoup vu de métal dans la chair à Cannes : chez Jarmusch, Tilda Swinton tranche les problèmes à coups de sabre samouraï, alors que le jeune Ahmed des frères Dardenne s'arme d'un couteau de cuisine pour entériner sa participation au djihad, tandis que les familles de Parasite de Bong Joon-ho finissent par s'étriper en mode gore et que dans Le Lac aux oies sauvages de Diao Yinan, la mort advient par tranchage de tête ou coup du parapluie. Même dans Douleur et Gloire d'Almodovar, on peut voir une scène sidérante et mystérieuse par son aspect étranger au film où deux hommes se battent au couteau de boucher en pleine rue de Madrid. Le motif de la sauvagerie de l'arme blanche traduit-il une angoisse face au retour des pulsions archaïques au XXIe siècle ? Autre motif qui symbolise la violence sociétale ou sociale, celui de la cave, comme dans le Metropolis de Lang : chez Almodovar ou Bong Joon-ho, les prolétaires vivent littéralement sous terre, alors que les villageois de Bacurau ont édifié un ingénieux système de souterrains pour se protéger des prédateurs du capitalisme et de l'impérialisme. Un devenir-termite pour les pauvres du monde ? 

Des minorités enfin visibles

Face à la hantise d'un retour à la sauvagerie primitive, de nombreux films mettent leur espoir dans la solidarité, la fraternité, ou à défaut, se rangent résolument du côté des opprimés et des minorités : citons Les Misérables de Ladj Ly qui s'intéresse à toutes les composantes sociologiques d'un quartier, Atlantique de Mati Diop qui mixe préoccupation politico-sociale et approche poétique, Bacurau de Mendonça Filho qui prend parti pour une sorte de village d'Astérix du fin fond du Brésil, ou Roubaix, une lumière, suprenant film noir d'Arnaud Desplechin où l'enquête policière sert à mieux regarder le désastre social et à éprouver la méthode lanzmanienne d'accouchement d'une parole de vérité... Tous ces films mettent en avant des acteurs et personnages noirs, arabes, métis, soit des corps longtemps restés rares ou carrément invisibles au cinéma. Les femmes ne constituent certes pas une minorité en termes démographiques mais en sont une à l'aune de la domination patriarcale. Exemplairement, Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma prenait en charge cette question en se concentrant sur la relation entre deux femmes (et même trois) : le patriarcat et ses règles sont présents hors champ mais nul homme n'apparait à l'image. Même dans le brutal Lac aux oies sauvages, ce sont deux femmes qui finissent par triompher après maintes avanies au milieu de la guerre des hommes, alors que dans le très masculin Once Upon a Time... in Hollywood, Tarantino orchestre la résurrection de Sharon Tate grâce à la magie du conte et de la fiction cinématographique. Si la nouvelle génération féminine et féministe émerge, beaucoup de matriarches ont agonisé sur les écrans cannois : de Bacurau à Douleur et Gloire, les grands-mères ont tiré leur révérence après des vies de luttes, d'amour et de transmission. Devant et derrière la caméra, honneur aux mères, aux femmes, aux filles, aux soeurs, aux amantes, honneur au féminin, qu'il soit biologique ou culturel. 

Malgré les bouleversements annoncés par Netflix, Amazon et compagnie, malgré l'émergence des séries télé, malgré la prolifération sans fin des images du net, malgré les menaces qui pèsent sur la diversité du cinéma français et mondial, malgré les risques d'uniformisation par les géants numériques, Cannes 2019 a prouvé que le cinéma reste pour le moment un endroit de désir et de créativité, un secteur en bonne santé artistique.

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