« Il est difficile dans ces camps de distinguer les victimes des bourreaux »

Rencontre avec Wang Bing, immense cinéaste de la Chine et de ses douleurs à l'occasion de la sortie des Ames mortes.
Par Antoine de Baecque

wang bin

Huit heures de film, en quatre parties. La somme de Wang Bing, Les Ames mortes, est une oeuvre à la hauteur du défi que le grand documentariste s'est lancé, voici plus de dix ans : contruire un monument capable de rendre compte du goulag chinois, le système des laogai, ces camps de travail instaurés pour décimer l'élite intellectuelle, toujours suspecte de « dérive droitière » devant la ligne du Parti qui devait mener aux lendemains radieux. On pourra comparer le travail de Wang Bing à ceux de Claude Lanzmann ou de Rithy Panh. Il possède la même importance en regard de l'histoire et s'inscrit aussi profondément dans l'histoire du cinéma : trouver une forme pour faire entendre et faire voir la mort à l'oeuvre. C'est cette forme que Wang Bing commente dans cet entretien. 

Comment commence ce travail de plus de douze années qui mène à la réalisation des Ames mortes?

Tout débute lors de l'été 2005, quand je me rends dans la ville de Lanzhou, dans le nord de la Chine, près du désert de Gobi, le site de Jiabiangou, où ont été implantés des camps de travail pour les « déviants de droite » au cours des années 1950-1960. J'avais l'idée d'adapter le recueil de nouvelles de Yang Xianhui, Adieu à Jiabiangou, récits de la vie dans l'un de ces camps, livre fascinant que j'ai découvert à Paris, en 2004, quand j'étais résident à la Cinéfondation du festival de Cannes. Ce que je ferai ensuite sous le titre de Le Fossé, une film de fiction reconstituant l'existence de ces prisonniers autour de quelques histoires particulières. Il s'agissait de repérages en quelque sorte. C'est là, et à ce moment, que j'ai commencé à rencontrer des survivants. En fin de compte, j'ai voulu recueillir le plus de témoignages possibles sur ces camps. Il s'agissait d'accumuler des renseignements, de la documentation. J'ai passé une cinquantaine de jours dans cet endroit et réuni le plus de récits possibles. Mais je n'avais pas encore l'idée des Ames mortes... 

Quel est votre rapport à l'histoire de la Chine quand vous entreprenez ce travail?

Il se trouve que je suis né à la fin des années soixante. J'appartiens à une génération qui a peu vécu. Mais je me souviens d'une certaine atmosphère, de séances d'auto-critique collectives par exemple, devant l'école, qui pouvaient réunir des milliers de personnes qui assistaient à ces mises en scène, sur une estrade, une sorte de scène de théâtre de la dénonciation. Certains des accusés étaient des « droits communs », d'autres des « politiques ». Ce système de mise en critique m'a énormément marqué quand j'étais enfant. J'ai eu également un rapport plus personnel avec des frères de mon père, qui ont pu être catalogués comme « droitiers ». Dans ma région, les condamnations étaient plus légères, il n'y avait pas de camps de travail. Donc, sans être du tout un spécialiste de la question, je n'en ignorais pas tout : j'ai entendu parler de ce moment particulièrement sombre de notre histoire. On savait qu'il y avait eu une répression, qu'un grand nombre de personnes avait été envoyé en camp de rééducation par le travail pour avoir écrit ou prononcé une simple phrase, pour un détail, parfois même pour rien... Mais on ignorait tout de la vie et de la réalité des camps. L'ampleur des purges nous échappait, le nombre des morts, la dimension nationale du mouvement. 

Il est question de deux lieux principaux, Jiabiangou et Mingshui. Font-ils partie d'un complexe unique ? 

Jiabiangou, en tant qu'ensemble de camps de travail situé dans la province du Gansu était constitué de l'unité centrale de Jiabiangou, qui a ouvert en 1957, au début de la campagne politique « anti-droitiers », et du camp de Mingshui, à quatre-vingts kilomètres, ouvert dans un second temps, à l'automne 1960, alors que la grande majorité des droitiers de Jiabiangou étaient déjà morts de faim et d'épuisement. Trois mille détenus y séjournèrent, et près de deux mille cinq cents y moururent de faim. Les hommes devaient creuser un grand fossé, où ils dormaient souvent la nuit, avec pour mission insensée de « dessaler » la terre du désert en l'irriguant. Qu'ont en commun tous ces hommes ? Tous ont été accusés d'être « droitiers », tous ont vécu des choses horribles, inimaginables. Et tous ont en commun d'avoir survécu. C'est ce qui les distingue des milliers de ceux qui, au contraire, ne sont jamais revenus. Leurs récits sont dès lors très personnels. Ils portent sur la description des camps et sur ceux qui y sont morts, mais ils portent surtout sur ce que chacune de ces personnes a dû entreprendre afin de ne pas mourir, ainsi que sur les injustices qu'elles ont eu à subir par la suite en tant que « droitiers », jusqu'à ce que la réhabilitation de 1978 ne les lave du soupçon qui continuait de peser sur elles et sur leurs familles. 

Vous avez réalisé combien d'entretiens filmés?

Entre 2005 et 2008, je réunis une bonne part de ce matériau. Je rencontre cent vingt personnes, pour environ six cent heures de rushes. Cela m'a fourni beaucoup de récits et de « vécu » pour préparer Le Fossé, mais je me suis dit assez vite qu'il fallait aller plus loin et faire un film de ces témoignages. Le Fossé part de la fiction, c'est un certain type de récit, une forme particulière, la reconstitution, même si la part du document y est importante. Mais tous les témoignages recueillis me suggéraient un autre film. C'est alors que l'idée des Ames mortes s'est imposée. 

Comment avez-vous retrouvé et rencontré tous ces témoins? 

J'ai commencé par l'auteur du livre, Yang Xianhui, qui m'a conduit aux cinq ou six anciens détenus du camp dont il raconte l'histoire. J'ai tissé un lien très fort avec ce premier cercle, les entretiens ont parfois duré toute une journée, et l'on a toujours gardé contact. Eux-mêmes m'ont orienté vers un deuxième cercle de témoins, chacun me mettant en contact avec plusieurs anciens prisonniers. C'est comme cela, par une chaîne de mémoire, que les cercles du témoignage se sont élargis et peuplés. Ce réseau a fini par recouvrir tout le territoire de la Chine, en partant des villes proches du désert de Gobi. Je suis allé dans le Yunnan, dans les grandes villes, Shanghai, Pékin, Canton et leurs environs. Durant trois années, j'étais comme un pèlerin, le pèlerin des âmes mortes : je prenais mon bâton de marche et ma caméra, et je partais à travers la Chine. Je ne sais plus combien de trains et surtout de bus j'ai pris durant ce temps, ni exactement combien de kilomètres j'ai parcourus ! Mais la chose dont j'ai pris conscience au cours de ces trois années de voyage est que ce processus de remémoration allait être long, et que ce serait difficile, notamment parce que j'ai fait cela tout seul, sans véritable budget. C'est typiquement le genre de projet devant lequel on ne peut pas reculer. Economiquement, et physiquement, ce fut très difficile. D'ailleurs, à la fin du voyage, je suis tombé gravement malade. J'ai arrêté, et ce n'est qu'en 2014 que j'ai pu reprendre le travail sur ce film.

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Photos Laura Stevens 

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