Eastwood, à l'instinct

Transfuge était pendant trois jours sur le tournage du dernier film de Clint Eastwood, La Mule. Le temps de s'entretenir avec le maître et une partie de son équipe. Exclusif.
Par Jean-Paul Chaillet

CLINTVendredi 13 Juillet. En cet après-midi caniculaire, Clint Eastwood vient de garer un vieux pick-up Ford sur le parking de ce motel à l'architecture sixties, à une vingtaine de minutes au sud d'Atlanta. Une fois sorti du véhicule, l'air déterminé, il se dirige d'une démarche élastique vers l'entrée d'un restaurant adjacent. Il porte un pantalon style cargo gris foncé, une chemisette à petits carreaux dans les mêmes tons et une casquette plutôt défraîchie dont la visière bien enfoncée lui dissimule en partie le regard. Au bout de quelques mètres, l'assistant réalisateur lui indique qu'il peut s'arrêter. « Bonne prise » annonce-t-il en attendant qu'Eastwood le rejoigne pour discuter avec le directeur de la photo, le Canadien Yves Bélanger qui a remplacé cette fois ci Tom Stern avec lequel il collaborait depuis Créance de sang en 2002. Quelques minutes leur suffisent pour décider d'en tourner une seconde. L'équipe s'y attendait et tout est bientôt prêt, sans perte de temps. Eastwood prend le volant pour effectuer une marche arrière et placer le pick-up dans sa position initiale et n'attend plus que le signal pour redémarrer. Le plan est simple, un panoramique filmé à la grue d'un ample mouvement qui commence en hauteur pour s'achever en contre-plongée.

C'est le trente et unième jour de tournage de La Mule, trente-septième opus de Clint Eastwood réalisateur et surtout son comeback très attendu en tant qu'acteur, six ans après Une nouvelle chance de Rob Lorenz. Et, dix ans exactement après Gran Torino, il se dirige à nouveau lui-même, ce qu'on désespérait de voir se reproduire un jour.

Alors on est forcément ému d'avoir été convié en exclusivité trois jours d'affilée pour l'observer à l'oeuvre des deux côtés de la caméra. 

Eastwood incarne Earl Stone, octogénaire qui a eu son heure de gloire en tant qu'horticulteur hors pair, spécialisé dans la culture d'hémérocalles, ces fleurs à hautes tiges ressemblant à des lys, qui lui a valu des années durant une certaine notoriété. Mais il n'a pas réussi à s'adapter aux méthodes modernes pour faire fructifier son business grâce à Internet et sa petite entreprise a fini par péricliter. A l'heure où le film commence, sa maison est sur le point d'être saisie. Aux abois et sans vraiment penser aux conséquences, il accepte de transporter de la drogue pour le compte d'un cartel mexicain. Retraité sans casier judiciaire, il est une couverture idéale. Mais les quantités de drogue se font de plus en plus importantes à chaque livraison, rendant suspicieux Colin Bates (Bradley Cooper), agent de la DEA (Drug Enforcement Administration) frustré de ne pas parvenir à mettre la main sur ce passeur indétectable.

Voilà pour les grandes lignes de La Mule qui est inspirée de l'histoire vraie de Leo Sharp, ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale, arrêté en 2011 à l'âge de quatre-vingt-sept ans avec cent quatre kilos de cocaïne dans sa camionnette. Pendant dix ans, il avait déjoué les efforts des fins limiers de la DEA sans se faire repérer en travaillant pour le compte d'une branche basée à Détroit du fameux cartel Sinaloa d'El Chapo. Condamné à la prison, il sera libéré en 2015 avant de décéder l'année suivante...

Sende l'humour

Il est 17h15 et c'est déjà la pause dîner puisque la journée de tournage a démarré un peu avant midi. Au menu du jour, riz Primavera, pommes de terre rôties, brocolis et bok choy vapeur, tofu sauce teriyaki, escalope de poulet et entrecôte. Comme à son habitude Eastwood a fait la queue au buffet installé sur un parking grillé accompagné de quelques crudités et d'un bol de pois chiches au curry, une belle part de tarte aux pommes et un grand gobelet de citronnade. Son plateau aux mains, il s'installe à l'une des tables disposées dans la vaste caravane très climatisée servant de cantine. Dans un coin sont disposées les entrées froides, un assortiment de salades et un choix copieux de desserts appétissants. D'un signe, il m'invite à m'asseoir à ses côtés. Il mange sans se presser, prenant le temps de mastiquer chaque bouchée avec soin. A quatre-vingt-huit ans, il exsude encore cet indéniable charisme et une vitalité enviable. Même si la haute silhouette semble s'être un peu voûtée, qu'il se déplace plus lentement et qu'il entend un peu moins bien. Mais le regard reste alerte, le visage à peine ridé et le sens de l'humour intact. Il se montre à plusieurs reprises inopinément blagueur. A chacune de nos retrouvailles, il ne peut s'empêcher de citer deux expressions françaises dont la traduction l'amuse énormément. « Mon cul, c'est du poulet » et « Kif-kif bourricot » ! Il les doit à Pierre Rissient avec lequel il entretenait une amitié de très longue date. La conversation se poursuit à bâtons rompus, entrecoupée de longues pauses, dans le brouhaha des discussions animées des membres de l'équipe qui se restaurent aussi. Après American Sniper, Sully et Le 15 h17 pour Paris, il tenait une fois de plus à se renouveler avec La Mule.

« Nous vivons dans l'ère des comics et si j'avais douze ans je serais aux anges parce que gamin j'aimais bien lire des bandes dessinées, dit-il un sourire en coin. Mais aujourd'hui il est de plus en plus difficile de trouver des sujets de film pour adultes qui soient aussi uniques que différents. A la lecture du scénario de Nick Shenk qui avait signé Gran Torino, j'ai pensé que cela pourrait donner un film original, d'une texture différente, quelque chose que je n'avais pas encore vu au cinéma. »

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