Voyage au coeur de la danse avec Le Grand Bal de Laetita Carton

Par Nicolas Moulinet du Parc
le Mercredi 07 Novembre 2018

grand balC'est une date annuelle, mais rien d'une commémoration poussiéreuse. Le Grand bal de l'Europe, qui rallie tous les fervents des danses « trad » dans l'Allier, au coeur de l'été, n'a rien d'un conservatoire figé. Ca bouge, bondit, tressaute. Pas seulement parce que tout le répertoire des danses d'antan y résonne. Mais aussi parce que tout s'y mêle, en une confusion heureuse, qui tient de la communion : les corps et les histoires individuelles, la tradition et l'exubérance vitale de la jeunesse... Rencontre avec Laetitia Carton, qui semble avoir raccordé sa caméra au courant galvanique qui anime les danseurs.

Une voix off, la vôtre, ouvre le film, avec ces mots : « je me souviens ». Le Grand Bal est une façon de renouer avec votre propre mémoire ?

C'est un de mes films qui est le plus traversé par la mémoire. Il prend racine dans les récits de ma grand-mère, que j'écoutais lorsque j'étais enfant. Et j'ai rétabli le lien avec ces racines à vingt-cinq ans, lorsque j'ai fait mon premier bal « trad ». Je n'avais jamais dansé ces danses-là, sur ces musiques-là auparavant. Je les avais entendues, pourtant, avec des groupes folkloriques. Mais je n'ai jamais vraiment apprécié le côté folklorique, l'aspect formol, sabots et costumes. Ca ne me touchait pas. Mais aujourd'hui ce monde-là n'a rien à voir. C'est un mouvement qui est poussé vers l'avenir. Il y a la mémoire, qui nous tient par derrière, mais qui nous pousse vers l'avant. La jeunesse s'est emparée de ces musiques, de ces instruments, pour les revitaliser.

« Perdre la notion du temps », entend-on également dans votre film. Comme si ces danses suscitaient un effet de transe...

Absolument. La bourrée à trois temps, ce n'est rien d'autre qu'une danse de transe : des rythmes syncopés qui tournent en boucle. Il y a quelque chose de très primitif, de tribal même dans certaines danses traditionnelles, et c'est ce qu'on y cherche. Sans oublier la fatigue : à un moment le corps décroche. On sécrète des hormones qui aident à tenir, sérotonine, dopamine, et on passe à un autre état de conscience.

N'est-ce pas toute la difficulté du film ? Rendre ces états indicibles, rendre ce qui circule d'intangible entre les danseurs ?

Ce qui est dur à filmer, ce qui circule entre nous, c'est une énergie. Qui est très palpable. C'est la matière dont on se sert pour la danse : notre énergie, celle de l'autre. Lorsqu'on est dans un cercle, on cherche l'énergie collective pour accélérer, pour ralentir. C'était mon intention initiale : filmer ce qu'il y a « entre ». Entre les gens, mais entre les plans aussi. Ce qui n'est pas visible.

Le bal que vous filmez n'est pas l'affaire d'une soirée. C'est toute une semaine, pendant laquelle les danseurs vivent ensemble. Cette communauté, telle qu'elle apparaît dans votre film, a quelque chose d'une utopie...

Pour les organisateurs, ça a toujours été ça. Offrir un temps pendant lequel on essaie de vivre autrement, d'inventer autre chose. Pour Bernard Coclet, son fondateur, c'est essentiel. Les hiérarchies sont abolies : on ne sait pas qui est avocat, chômeur, instit, plombier... Tous les milieux sociaux se mélangent, on n'utilise pas d'argent, on est tous habillés de la même façon... On peut connaître quelqu'un depuis dix ans, avoir dansé avec lui tous les étés, et ne jamais lui avoir demandé ce qu'il faisait dans la vie...

Vous parliez de fatigue, d'épuisement... On pense à On achève bien les chevaux...

On me parle beaucoup d'On achève... Mais je me suis toujours dit qu'il fallait aller vers une énergie positive, et non tragique. On a regardé beaucoup de films avec des scènes de danse, mais j'en ai vu peu qui correspondaient à cette énergie-là. C'est rare, les films sur la joie, l'allégresse... Mais lorsqu'il y a de la transe, on ne peut pas non plus s'empêcher de tisser des liens avec tous les films d'ethnographie. Farrebique, de Georges Rouquier, par exemple..

Retour | Haut de page | Imprimer cette page