Rencontre avec un maître de ballet génialement déviant : Gaspar Noé. Propos recueillllis par Damien Aubel

Par Damien Aubel
le Mardi 18 Septembre 2018

ITW NOEIl signe avec Climax un concentré incandescent de toutes ses obsessions. Et peut-être bien le chef-d'oeuvre de cette rentrée.
 

Gaspar Noé fait des films comme d'autres concoctent des bols de sangria. De sangria à la Noé, s'il faut le préciser – c'est-à-dire bien dosée en substance illicite, psychotrope. Tel celle qui, trompeusement anodine, trône sur le buffet de la salle du bâtiment déserté où, au fort de l'hiver, dans les années quatre-vingt-dix, une troupe de danseurs s'est rassemblée pour répéter. Prodigieux agrégat de corps élastiques, ces acteurs, la plupart non-professionnels, issus du vogueing ou encore du krump, ondulent et se convulsent comme une hallucinante houle humaine, épousant les pulsations de la bande-son. Quinze, vingt minutes de géniale bacchanale ultra-maîtrisée, dansée et filmée au cordeau, inaugurent ainsi Climax. Surchauffe des langues, aussi : à la pause, ça cause, ça bavarde sans répit. Ronde des mots, crus, parfois très drôles, autour d'un même point brûlant, obsessionnel : le sexe. Mais la belle machine – à bouger, à parler – s'emballe et s'affole, quelque chose, ce quelque chose qu'une main a versé dans la sangria, dérègle la chorégraphie du film. L'exaspère jusqu'à la folie, jusqu'au bad trip. Au sabbat. Tourbillonnement des perceptions, explosion des affects noirs. Climax devient une monstrueuse traversée du miroir de l'humanité. Une pyrotechnie en rouge et noir. Dont le grand artificier, en ce début d'été, tranquillement assis face à nous, répond consciencieusement à nos questions avec son débit de kalachnikov.

Vous êtes très pris en ce moment, c'est déjà la période de la promo ?

J'étais en train de faire des corrections de mixage, d'étalonnage, de sous-titrage pour les livraisons étrangères. Tu as l'impression que le film est fini, et tu en as encore pour cinq semaines de ceci, de cela... Enfin, j'espère que tout sera fini dans quelques jours et que je pourrai partir en vacances !

Avant de penser à l'avenir, repartons vers le passé, en l'occurrence le noyau du film : un fait divers des années quatre-dix...

Toute la semaine tu tombes sur des faits divers hallucinants dans le journal, et la semaine suivante il y en a un encore plus impressionnant. Le film est inspiré très librement d'un événement de 1996. On m'a déjà proposé un projet tiré d'un fait divers, mais c'est vite le bordel si tu cites des noms, des lieux... Tu te mets à dos les familles. Je suis donc parti de l'idée mais sans m'attacher aux détails.

Vous êtes nostalgique de la période des années quatre-vingt-dix ?

Je suis né en 63, j'adore les années soixante-dix, même si c'est l'époque où mes parents sont revenus en Argentine, où on a vu une dictature se mettre en place et où on a dû quitter le pays. Mais j'ai grandi avec l'état d'esprit hippie de la fin des années soixante, l'état d'esprit gauchiste des années soixante-dix. Les années quatre-vingt, c'étaient les années disco, j'allais tout le temps danser dans des fêtes. Les années quatre-vingt-dix, je les associe à l'époque où je commence à faire des films, j'achetais des VHS, j'allais à la Cinémathèque... Je ne suis pas nostalgique de cette période, mais il y a un aspect du monde moderne que je trouve anxiogène : c'est la surprésence des téléphones portables. J'ai l'impression que c'est une espèce de cerveau portatif, que tu as dans ta poche, et qui t'isole. Il me semble aussi qu'on était plus libre dans les années quatre-vingt-dix et celles qui ont précédé. D'autant plus que ce qui a fait ma joie des années soixante-dix aux années quatre-vingt-dix, ce sont des revues comme Hara-Kiri, j'adorais Hara-Kiri, aussi toutes les revues de cul, et on dirait bien qu'aujourd'hui, ça ne peut plus exister. Et tous ces films, comme Querelle, Salo... aujourd'hui, s'il y en a toujours, c'est dans le genre cinéma d'auteur, ça ne touche pas la moelle du grand public. C'étaient des années plus transgressives. L'underground, c'était la contre-culture, aujourd'hui c'est plébiscité comme l'essence de la culture. Tout ce que tu aimais, c'est devenu le néant du business. Les films de science-fiction, ces séries B dans les années soixante, aujourd'hui, c'est des blockbusters, les conneries de Marvel. Le mot underground a été dévitalisé. Qu'est-ce qui est à contre-courant, aujourd'hui ?

Je vous le demande !

C'est rare de voir des choses et de se dire, tiens je n'ai jamais vu ça, c'est une expérience inhabituelle. Mais j'ai vu par exemple ce docu, Leviathan, de Lucien Castaing-Taylor et Verena Paravel. Il faudrait aller chercher peut-être du côté du cinéma expérimental, ou des films amateurs...

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