Rencontre avec un maestro de la commedia dell'arte, Paolo Sorrentino, descendant direct de Federico Fellini,

Par Frédéric Mercier
le Mercredi 07 Novembre 2018

sorrentinoRencontre avec un maestro de la commedia dell'arte, Paolo Sorrentino, descendant direct de Federico Fellini, à l'occasion de la sortie de Silvio et les autres, bouffonnerie géniale et glaçante autour de Silvio Berlusconi. 

 
Comme Paolo Sorrentino dans son dernier film : n'y allons pas par quatre chemins. Rideau, plan de coupe : une grande fille en petite tenue skaï bien vermillon, se contorsionne, ouvre la bouche, grimace d'extase. Un liquide gras et terne se déverse sur elle. En arrive une autre, aussi belle, aussi plantureuse, aussi aguichante. Puis encore une autre. Très vite, c'est l'écran tout entier qui est saturé de bimbos extraordinaires en bikinis. Débute un montage parallèle, une fille en croise une autre et discute avec un type, le nez rempli de poudre. Tandis que dans un autre espace, une fille embrasse une fille, magnifique ça va sans dire. Dans un autre lieu, les corps s'assemblent en figures géométriques comme dans des mises en scènes des comédies musicales de Broadway de Busby Berkeley des années trente. Surgissent des seins, des culs, des nombrils. Des chattes moulées, gainées dans leurs culottes. Voilà des visages soudain, on les avait oubliés. Ces dames poussent des « Viva Italia ! » La musique accélère son beat. Elles sortent de tous les pans du plan : elles surgissent du haut, du bas, de la droite et de la gauche. Et même du plan lui-même, à l'intérieur de l'espace rempli de miroirs, d'écrans dans l'écran. Ce ne sont plus des plans mais des séquences entières. Impossible de vous dire où se situe cette séquence ou celle-ci. Cela durera presque deux heures, environ deux tiers de la durée du nouveau film de Paolo Sorrentino consacré dans sa première partie moins spécifiquement à Berlusconi qu'au monde de Silvio, le monde dont il est l'empereur puissant, le potentat invincible. Devant une telle exhibition, on ne manquera pas de parler paresseusement d'un indécrottable « mauvais goût ». Les détracteurs de Sorrentino moqueront une fois de plus ce soi-disant « sous-Fellini » - mais hier le Maestro fut lui-même l'objet des mêmes attaques pour offense à la bienséance visuelle et donc morale. Donnons-leur raison : ses adversaires n'ont pas tort. Sorrentino, c'est un peu Fellini mais un Fellini qui aurait croisé Jeff Koons et c'est là justement qu'il est le plus intéressant. 

Silvio-Casanova

Son Silvio, c'est d'ailleurs son Casanova à lui, son portrait satirique, peu amène, souvent drôle, hyper caricatural de celui que l'on ne présente plus. Comme Fellini, Sorrentino imagine moins des séquences que des tableaux, des installations contemporaines, à la fois kitchs, pubardes, d'un symbolisme trivial, et d'un mauvais goût total : ici un mouton en train de mourir en regardant un programme de la télé berlusconienne. Là, Silvio, fanfaron à la Dino Risi, arbore un sourire figé en une horrible grimace, un masque de cire monstrueux, aussi déplaisant que l'était celui de Donald Sutherland dans Le Casanova de Fellini : avec ce sourire, Silvio essaye de plaire aux filles, aux femmes, à son épouse, à sa cour, aux sénateurs, à une gamine à peine sortie de la puberté, aux juges et à lui-même en oubliant qu'il a déjà passé le cap des soixante-dix ans. C'est encore et toujours, son acteur de prédilection Toni Servillo, qui campe ce Berlusconi figé dans son masque de clown triste, cherchant par d'infimes variations de son faciès grimaçant, ou par la pantomime, à extérioriser la psyché vide de son personnage. Grâce à un abattage de mimiques subtiles, le Cavaliere de Servillo se révèle un pantin inquiétant et banal à la fois, un vieux promoteur immobilier fatigué, un super vendeur de biens, un type qui parle en permanence, n'écoute jamais et croit avec un cynisme presque naïf qu'il donne du bonheur à tous. 

Sorrentino nous intéresse plus dans la première partie ostentatoire que dans la seconde, plus shakespearienne comme à son habitude, où il cherche à explorer la psychologie du Cavaliere, à restituer avec une sorte de tendresse son aveuglement quand sa femme lui rétorque, telle l'épouse du Roi se meurt d'Ionesco, qu'elle l'aime. Et ce bien qu'elle sache mieux que personne combien il est minable, taraudé par un complexe d'infériorité et qu'il a échoué sur à peu près tous les tableaux, politiques comme sentimentaux. Quand il est dans le mélo existentiel, Sorrentino ennuie. Non, là où il est immense, à l'égal de ses maîtres (on pense ici au Ludwig de Visconti), c'est dans ce déluge étourdissant de corps dénudés. Cette surcharge porn de chairs à consommer produit à la fois un effet d'excitation et de rejet. Sorrentino produit quelque-chose qui questionne le désir. Chez lui, un cul dans un plan vaut un téton qui vaut une chatte. Sorrentino est merveilleux quand il ne joue pas aux juges comme dans toute la dernière partie, entre pathétique et rédemption christique mais quand il se vautre dans la fange avec appétit, justement. Quand il est avec Silvio et non quand il fait un film sur Berlusconi. Pourquoi ce monde-là existe-t-il ? Pourquoi pouvons-nous trouver ce monde ignoble, nous autres puritains ? Pourquoi ce monde est-il en partie le mien ? Pourquoi ce monde demeure-t-il attirant ? Pourquoi enfin, ce petit VRP banal et souvent pathétique de Berlusconi continue d'inspirer les plus grands (Moretti, Sorrentino) ? Ça n'a l'air de rien mais ce film qui fait tout pour être détesté creuse exactement là où notre désir éclot.

Et avive notre désir de rencontrer le maestro en personne. C'est chose faite dans un hôtel discret du chic 6e arrondissement. Dans la cour intérieure, j'attends Paolo Sorrentino. Il déboule, s'excuse de vouloir rester dehors pour « fumare ». Il sort un tout petit barreau de chaise mais très large, le détache d'un porte-cigares en cuir. L'allume avec des allumettes et commence à marcher dans toutes les directions en regardant au sol pendant qu'il répond à toute vitesse à chacune des questions. 

Pourquoi un film sur Silvio Berlusconi ? Pourquoi ce personnage vous intéressait-il d'un point de vue cinématographique ? 

Parce qu'il y a autour de Berlusconi, autour de ce qu'il représente, autour de ce qu'il évoque, une grande vulgarité. Vous pensez à lui, et tout de suite, des images vous viennent à l'esprit. Et j'ai toujours pensé qu'il y avait une forme de beauté qui devait émerger de la vulgarité. Ou disons plutôt que cette vulgarité contient sa part de beauté

[...] 

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