Le cinéma égyptien se réinvente

Par Ilan Malka
le Mercredi 07 Juin 2017

sherif

Ali, la chèvre et Ibrahim révèle en Sherif El Bendary un jeune cinéaste  égyptien surdoué, conteur magistral, qui jongle avec maîtrise entre drame et loufoquerie.

 

Ali est maladivement obsédé par sa chèvre  Nada, sa seule raison de vivre. Ibrahim souffre d'acouphènes qui lui donnent des envies de suicide. Tous deux entament un périple thérapeutique jusqu'au Sinaï, qui va, peutêtre, les aider à se libérer. Ce détonant road-movie est l'une des grandes surprises de ce mois de juin. Entretien avec son réalisateur.


Ilan Malka : L'un des éléments les plus déstabilisants du film, au départ, est ce personnage d'Ali, amoureux d'une chèvre sans être zoophile pour autant. Redoutiez-vous les réactions ?

Sherif El Bendary : Je craignais que les gens ne l'aiment pas, oui. C'était l'un des grands défi s. Aujourd'hui encore des gens cherchent à voir de la sexualité dans sa relation à Nada, ce qui n'est absolument pas le cas. Je voulais que leur histoire soit drôle et surtout crédible. Je suis content que les comédiens n'en fassent pas des tonnes, et qu'une harmonie se dégage entre eux. Nous avons répété trois mois avant le tournage pour cela.

I.M. : La réussite est justement de faire du parcours d'Ali et Ibrahim un récit universel de combat contre les démons intérieurs. En quoi leur aventure est-elle typiquement égyptienne ?

S.E.B. : Je ne peux pas imaginer cette histoire se dérouler ailleurs qu'au Caire. Cette ville est un endroit absurde. On ne s'y étonne pas d'y trouver des ponts à moitié construits d'où des gens peuvent tomber... on peut y croiser des originaux comme Ali et Ibrahim... Je sais que chaque endroit dans le monde compte sa part de gens décalés, mais ils sont forcément typiques de leur environnement. Leurs spécificités à eux viennent de cette étrange ville, où règne un climat illogique et chaotique.

I.M. : Est-il difficile de tourner dans ce pays ?

S.E.B. : Les cinéastes égyptiens rencontrent plusieurs sortes de problèmes majeurs. Le premier est mental. Il y a ici tellement de sujets délicats que l'on se demande lesquels traiter, l'embarras du choix est immense. Le deuxième problème est logistique. Vous n'imaginez pas à quel point il est compliqué de tourner dans les rues ici. Elles sont tellement chaotiques et sales que cela renvoie nécessairement une mauvaise image. Et puis dès que les gens voient une caméra ils se comportent n'importe comment. Le dernier problème, c'est cette censure, tellement sensible et ridicule, surtout depuis la révolution de 2011...

I.M. : Il s'agit de votre premier film, ce qui a dû renforcer la difficulté.

S.E.B. : Oui, je devais diriger une chèvre ainsi que des acteurs débutants, et tourner dans plein d'endroits différents, notamment au Sinaï, ce qui équivalait pour moi à une mission suicide au vu de la situation actuelle. Le plus gros écueil a cependant été de trouver un producteur et une équipe motivés pour s'investir dans une histoire aussi atypique !

I.M. : Avez-vous le sentiment que le cinéma égyptien est à un moment charnière de son histoire ?

S.E.B. : Oui, l'industrie se réinvente. Plein de réalisateurs talentueux sont en train d'éclore. Cette nouvelle vague a la grande responsabilité de refléter ce qui se passe. De ce que j'en sais, plein de projets, dans la tonalité du mien, s'apprêtent à voir le jour. Je suis heureux et fi er de faire partie de cette transition. C'est comme un rêve pour moi, en tant que réalisateur et spectateur.

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