« Dans mon film, il n'y a aucun espoir »

Par Antoine du Jeu
le Mercredi 21 Novembre 2018

mumbaiDécouvert à la Quinzaine des réalisateurs en 2016, The Mumbai Murders d'Anurag Kashyap raconte la poursuite infernale d'un tueur en série par un policier insomniaque et corrompu. 


The Mumbai Murders a une vraie puissance politique. Comment a-t-il été reçu en Inde ? 

Mes films divisent toujours. Soit les gens aiment beaucoup The Mumbai Murders, soit ils sont très en colère car il n'y a pas de personnages positifs. La plupart des films bollywoodiens sont plein d'espoir. Dans mon film, il n'y en a aucun. 

C'est l'histoire d'une traque, mais géographiquement assez statique. Qu'est-ce qui vous a décidé à tourner dans les bidonvilles de Bombay ? 

C'est là où se trouvent les victimes. Ce sont d'abord les victimes de l'ordre social avant d'être celles d'un criminel. Si un crime a lieu dans les bidonvilles, on ne va pas chercher à le résoudre. Je me suis inspiré de l'histoire vraie de Raman Raghav qui ne tuait que dans les bidonvilles dans les années soixante. Il s'attaquait seulement aux gens incapables de se défendre. Je voulais jouer sur cette idée d'insécurité constante. Mon film parle de ce quotidien menacé. 

Vous n'entrez jamais dans la psychologie de votre tueur, Ramana. Mais lui justifie ses crimes en faisant appel au mysticisme. Vous mélangez cette dimension avec le trivial. 

Exactement mais ça vient aussi de l'ordre social du pays. Comme mon Premier ministre, le tueur joue sur le sentiment d'insécurité et la peur. Il se sert de la religion pour justifier ses crimes. Quand il les commet, c'est comme s'il jouissait. Ça en dit long sur ce qui se passe dans mon pays... Bien sûr Ramana est aussi un dérangé : il prend plaisir à tuer. C'est presque un besoin vital pour lui. 

On peut voir le tueur aussi, comme un sans-abri. Quand il se dénonce, Raghavan, le flic corrompu, pense qu'il ment pour aller en prison et manger gratuitement. C'est terrible comme constat. 

En Inde, beaucoup de gens commettent des crimes pour se faire attraper. Ils essaient d'échapper à la rue. Dehors, ils supplient pour avoir à manger. En prison, s'ils ne mangent pas, ils sont punis car ils doivent rester en vie. 

Au sein du foyer de la famille de Ramana, la violence est aussi constante, notamment envers la soeur. Comment avez-vous mis en place ce huis clos, assez anxiogène ? 

J'ai tourné la scène dans un espace très étriqué et les acteurs étaient très proches les uns des autres. D'où la sensation de claustrophobie. Ramana essaie d'humilier sa soeur devant son mari et son enfant en insinuant des relations incestueuses. Il jouit du pouvoir qu'il a sur eux. Lorsqu'il les sent vulnérables, lui se sent puissant. Mais je voulais filmer la scène très simplement, comme un instant du quotidien. 

À travers les récits de Ramana et Raghavan vous parlez aussi des enfances martyrisées et de la crainte de la famille. 

Raghavan joue un rôle que son père a choisi pour lui. C'est aussi une victime du désir de son père de le voir en policier. Il se voit comme on a l'habitude de voir les flics dans les films indiens avec des lunettes Aviator, etc. L'Inde est une société très patriarcale.

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