Alfonso Cuaron a remporté le Lion d'or à Venise avec Roma.

Par Jean-Paul Chaillet
le Mardi 18 Décembre 2018

ROMAAlors que le film est annoncé sur Netflix en décembre, et éventuellement en salle en janvier en France, rencontre à Los Angeles avec un réalisateur qui s'est confronté à sa mémoire... 


Rendez-vous à l'hôtel Four Seasons de Beverly Hills avec Alfonso Cuaron en ce dimanche de début novembre. Après Telluride, Toronto, San Sebastian, New York, Lyon et Morelia, une escale de plus pour le cinéaste mexicain en plein marathon promotionnel planétaire avec Roma, Lion d'Or au dernier festival de Venise. 

Dix-sept ans après Y tu mama tambien, le voici de retour dans son pays natal, signant avec ce huitième opus une ode nostalgique à son enfance dans le quartier éponyme de Mexico où il grandit en 1971. A cinquante-sept ans, Alfonso Cuaron se penche sur son passé, parti à la recherche du temps perdu et du petit garçon de dix ans qu'il était à l'époque et qu'il observe à travers le filtre du souvenir en noir et blanc. Magistral.

A quand remonte l'idée de Roma ?

Le moment précis où tout a commencé à germer n'est pas vraiment clair dans mon esprit. Je me souviens avoir participé à une émission de télévision américaine en 2016 avec Alejandro [Inarritu] et Guillermo [del Toro] où l'on nous avait interrogés sur nos prochains projets et d'avoir évoqué celui-là. Et puis les aléas de la vie et de ce business ont fait que je ne suis pas parvenu à trouver le financement du film ce qui avec le recul a été une bonne chose. 

Pourquoi ?

Parce que franchement je ne me sentais pas prêt émotionnellement. Je m'étais habitué à une certaine forme narrative plutôt conventionnelle.

Il a donc fallu laisser passer le temps, vieillir, pour être en mesure de me libérer. C'est lorsque j'ai commencé à regarder en arrière, à chercher à confronter mes souvenirs avec la perspective de l'homme adulte que j'étais devenu, que j'ai compris ce que voulait dire Jorge Luis Borges quand il écrivait que « le passé n'a de réalité qu'en tant que souvenir présent. » Il y a eu comme une évidence et un déclic et j'ai su que j'étais enfin prêt. 

Qu'est-ce qui a déclenché en vous l'envie de faire un tel film après Gravity ?

Roma relève d'un besoin biologique pour tout vous dire ! Après plusieurs films hollywoodiens à grand spectacle, je voulais revenir au Mexique et tourner en espagnol avec plus de liberté, sans mes repères habituels, en me laissant guider davantage par mon subconscient pour mieux donner libre cours à mon imagination. Je voulais aussi prendre le temps qu'il fallait sans être à la merci des contraintes restrictives d'un studio voulant tout contrôler. Roma a nécessité cent dix jours de tournage, le plus long de tous mes films. 

Comment avez-vous vécu ce retour dans votre ville natale après une aussi longue absence ?

Au cours de cette parenthèse de dix-sept ans où j'ai vécu principalement aux Etats-Unis, en Angleterre et en Italie, je suis retourné au Mexique très souvent, trois à quatre fois par an. Mais c'était la première fois que je passais autant de temps sur place, lors de la préparation du film à chercher les endroits et décors pour le tournage, à essayer de retrouver les endroits que j'avais connus dans mon enfance mais qui avaient changé. La plupart des lieux qui m'étaient familiers n'existaient plus car Mexico, comme tant d'autres métropoles, s'est beaucoup transformée. J'étais constamment en train de comparer ce présent dans lequel je ne me reconnais plus trop avec un passé qui n'existait plus que dans ma mémoire. C'était parfois déstabilisant. Mais aussi stimulant.

Vous avez pris le parti de revisiter votre passé à travers le parcours de Cleo, la nounou et femme de ménage de cette famille bourgeoise dans le Mexico de 1971.

Le film est à 90% autobiographique, c'est-à-dire le produit de souvenirs personnels. Dès le départ, c'est ce qui en a composé l'ADN en partant d'une approche où un souvenir n'est pas seulement une image mais une perception susceptible de procurer une expérience spatio-temporelle. Pour moi, l'espace et le temps nous définissent. C'est aussi ce qui crée les liens mystérieux qui nous unissent et qui donnent un sens à la vie.

Le personnage de Cleo est inspiré de Libo, la nounou qui s'est occupée de mes deux frères, de ma soeur et de moi depuis que nous sommes tous petits et qui a été en fait notre seconde maman. J'avais un mois lorsqu'elle est entrée dans notre vie. Tous, sauf mon frère aîné, nous l'appelions « momma ». Comme Cleo, elle était originaire de l'état de Oaxaca où l'on parle le dialecte mixtèque, et en grandissant je ne savais pas grand-chose d'elle. Elle faisait partie de notre maisonnée. Elle nettoyait, lavait le linge, faisait les courses, préparait notre petit déjeuner, nous habillait. Elle prenait soin de nous et était une présence réconfortante et maternelle. Elle avait un rôle très parental. Plus d'ailleurs que nos parents. C'était un fait acquis et c'est seulement lorsque j'ai commencé à développer le script et faire de Cleo le personnage principal du film que j'ai voulu la connaître davantage. Je l'ai longuement interrogée pour que nous puissions comparer nos souvenirs sur cette période que je voulais évoquer. C'est ce qui m'a amené à la voir enfin différemment, à découvrir ce dont je n'avais jamais eu vraiment conscience étant gamin. Qu'elle venait d'un milieu défavorisé, en plus appartenant à une communauté indigène, autant de désavantages flagrants dans une société inégalitaire comme celle du Mexique où les rapports de classe, d'argent et de races restent inextricablement imbriqués.

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