Alassane Diago fait du documentaire l'instrument d'une très belle quête familiale avec Rencontrer mon père.

Par Damien Aubel
le Mercredi 20 Février 2019

alassaneOn entend dans ce film votre père vous reprocher votre film précédent, Les Larmes de l'émigration, sur votre mère, pour l'image qu'il donnait de lui... 

Quand mon père a vu le film à la télévision, il s'est senti humilié. C'était une atteinte à son intégrité, à ses valeurs ancestrales. Il est issu d'une tradition peule, une tradition très conservatrice qui donne une place très importante au père. Le fils ne peut pas remettre en question les choix ou l'autorité de ce dernier. C'est ce conservatisme, cet attachement à sa culture qui explique d'ailleurs qu'au Gabon, la plupart de ses amis sont peuls. Au Sénégal, jamais je ne me serais permis de faire ça. 

On entend à un moment une de vos soeurs, au Gabon, regretter non pas l'absence, mais la présence du père. Ca vous a surpris, j'imagine... 

Lorsque j'ai entendu ça je me suis senti très mal. Quand j'ai compris qu'ils auraient préféré que leur père ne soit pas là, je me suis senti perdu dans mon film, je ne voyais pas comment continuer la conversation à ce moment. Mais mon père est toujours resté celui que je voulais voir. 

Ces secousses intimes ne vous empêchent pas de filmer avec une grande rigueur, des plans très posés. Je pense à ces longues séquences où la caméra fixe le visage de votre père, ses mains... 

Mon père m'a manqué pendant toute mon enfance. En arrivant au Gabon, cette figure, qui était si emblématique pour moi, continuait à m'intriguer. Ce qui explique que je m'intéresse totalement à lui : je ne le lâche pas, je le suis en permanence dans son propre espace. Et ce n'est pas une agression, ni une intrusion : à tout moment, si c'était le cas, il aurait pu me le faire comprendre. Fuir la caméra. Mais ça, il ne le fait jamais. 

C'est un des paradoxes du film : votre père botte en touche lorsque vous évoquez l'abandon, il se dérobe, mais le film se fait pourtant... 

C'est ce qui m'a le plus marqué chez lui. Le film n'allait pourtant pas de soi. La partie sénégalaise, avec ma mère, ne posait pas de problèmes, mais au Gabon, mon père avait beau avoir accepté l'idée du tournage, il ne savait pas que ça allait se dérouler ainsi. C'était un exercice très risqué. Et pourtant il ne refuse pas la caméra... 

D'ailleurs, pourquoi avoir choisi de consacrer les premières séquences à votre mère, qui était déjà au centre des Larmes de l'émigration ? 

Les Larmes de l'émigration est aussi un film sur mon père : il est présent de façon abstraite, à travers les objets, les souvenirs que ma mère a gardés dans sa malle. Il est présent, je trouvais donc légitime pour Rencontrer mon père de revenir au village et de revoir ma mère. Et puis tout départ à l'émigration se fait de la façon que j'ai montrée au début du film. Je devais demander la bénédiction, la protection de ma mère. D'où les bouteilles d'eau bénite qu'elle me donne. 

Refaire la trajectoire d'un émigrant, c'était une façon de vous mettre à la place de votre père, pour le comprendre ? 

Oui. Je me devais de refaire le chemin que mon père avait fait. Je me suis mis dans sa peau pour comprendre ce qu'il a vécu. Il avait à peu près mon âge quand il est parti.

Retour | Haut de page | Imprimer cette page