SCIENCE ET NATURE AU FRESNOY

Par Damien Aubel
le Mardi 05 Février 2019

lefresnoyExposition Le Laboratoire de la Nature, Le Fresnoy- Studio national des arts contemporains, jusqu'au 21 avril

Au Fresnoy, l'exposition Le Laboratoire de la Nature se penche sur la façon dont nous représentons la nature. Entre arts et sciences, photo et réalité virtuelle, zoologie et esthétique, un fascinant tour d'horizon de nos perceptions du vivant qui nous entoure.

On l'avait saisi avec Tomas Saraceno et son expo-monde, expo-monstre au Palais de Tokyo, le riche florilège d'oeuvres montrées au Fresnoy le confirme : la Nature est devenue la grande affaire de certains artistes contemporains. La vieille question de la mimésis (copier, ne pas copier la Nature ?) est remisée au placard des apories poussiéreuses, il s'agit maintenant de se demander ce que l'homme fait à la nature. L'anthropocène, bien sûr, et comment notre présence modifie les conditions climatiques, bouleverse les équilibres de la Terre, et comment penser d'autres rapports, d'autres inclusions de l'homme dans les milieux qu'il côtoie – telle est la ligne de crête de l'oeuvre protéiforme de Saraceno. Au Fresnoy, l'interrogation est la même, mais formulée dans un cadre épistémologique : comment nos représentations de la nature, scientifiques ou esthétiques, modifient-elles celle-ci ? Comment, par le biais des planches des manuels de zoologie aux oeuvres en réalité virtuelle, en passant par la photo, l'homme s'efforce-t-il, pour reprendre une expression de Mircea Eliade, de « parfaire » la Nature, de la transformer et de la pousser à un point de perfection ? 

Pascale Pronnier, commissaire de l'expo, rappelle que cette dernière est d'abord née d'une fascination pour une figure. Celle de William Henry Fox Talbot (1800-1877), philologue, botaniste, mais surtout père de la photographie argentique. Talbot, dont les Photogenic Drawings, qui consistent à reproduire des feuilles d'arbres en les appliquant sur une surface sensible et en exposant à la lumière, posent exemplairement la question des rapports de la Nature et de la science. Sous le patronage de cette figure tutélaire (plus fantôme, inspirateur, qu' « artiste » accroché aux cimaises : on ne voit qu'un seul de ses clichés), l'exposition circule entre techniques anciennes et ultra-contemporaines, entre artefacts du XIXe et oeuvres d'aujourd'hui.

D'entrée de jeu, des oiseaux naturalisés, venus du musée d'Histoire naturelle de Lille, alertent sur le dépérissement de la biodiversité : les espèces figées ainsi pour l'éternité ont disparu sous les coups de la Révolution industrielle. L'homme a ainsi recréé une nature qu'il contribue lui-même à dépeupler : la naturalisation devient création d'un monument, rappel d'un temps où la nature était plus pleine, plus parfaite.

Les superbes photos de la jeune Anaïs Boudot, née en 1984, sont inspirées nous dit-elle de ses marches en forêt, mais aussi des textes de saint Jean de la Croix et de Thérèse d'Avila. Elle qui travaille à l'argentique, rajoute parfois de l'or, joue sur la façon dont la lumière et l'ombre s'étreignent, réalise d'ailleurs moins des photos qu'elle ne donne à voir des visions : des visions d'une nature qui serait parcourue d'un fluide vital, spirituel. Où circulerait le divin, sous forme de lumière. Anaïs Boudot révèle une nature qui est plus que la nature, une nature baignée d'une présence qui la dépasse. 

La Suisse Anna Katharina Scheidegger, elle, décline sa série Head of Roses. Des photos où sur fond noir se détachent des moulages en glace de la tête de l'artiste. Mais la glace est translucide, et à l'intérieur, dans l'enceinte du crâne, de l'occiput, on voit des végétaux, comme pris dans cette glace, pris dans cette tête. Le microcosme humain est le macrocosme de la Nature, celle-ci est réunie à l'homme, les deux ne forment plus qu'un, comme une façon de suggérer un retour à un âge plus harmonieux, un âge de conciliation... Même si le choix de la glace laisse supposer que cet âge idyllique, parfait, n'est peut-être qu'un vestige gelé, froid, dans nos imaginaires.

Mat Collishaw lui recrée la première exposition de photo de 1839, en Grande-Bretagne, où Talbot montrait pour la première fois ses tirages photographiques au public. L'oeuvre est un édicule blanc, nu, quasiment vide – qui se remplit lorsqu'on se harnache de lunettes et de casques de réalité virtuelle. Tirages et objets exposés en 1839 apparaissent alors sous nos yeux alors qu'on déambule à tâtons dans cette pièce blanche. Maîtrise du temps : la réalité virtuelle nous affranchit de l'histoire, de l'écoulement des années, nous arrache à notre nature de vivants soumis à l'âge, rivés au présent, fait de nous sinon des surhommes, du moins des hommes dotés d'une connaissance qui excède nos étroites bornes temporelles. 

Et on finira par cette extraordinaire pièce du grand Mark Dion, The Lodge of Breathless Birds : dans une pièce noire comme une anfractuosité dans une grotte, des silhouettes d'oiseaux irradient une étrange lumière phosphorescente. Comme les esprits d'oiseaux défunt, épuisés (« breathless ») par notre activité humaine, destructrice. Des esprits que l'art, qui se fait ainsi magie, a convoqués. Comme pour abolir l'irréversible, pour conserver, au moins sous forme spectrale, spirituelle, l'existence de ces oiseaux. Comme pour restituer à la nature sa plénitude perdue, compenser les meurtrissures que nous lui infligeons. La rendre à sa perfection.

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