PAUL SERUSIER : UN MAGE A ORSAY

Par Damien Aubel
le Mardi 05 Février 2019

talismanLe Talisman de Paul Sérusier, une prophétie de la couleur, musée d'Orsay, jusqu'au 2 juin

Une très belle expo à Orsay autour d'un tableau mythique de Paul Sérusier, Le Talisman, pour saisir la genèse du mouvement « nabi ». Ou quand la peinture cherche à concilier rationalité scientifique et tentations ésotériques...

La modernité éclot dans les berceaux les plus insoupçonnés. Des urinoirs, ou des boîtes à cigares... Celle sur laquelle aurait été composé le Talisman de Paul Sérusier, cette étude de 1888, paysage sylvestre breton aux dimensions modestes, inversement proportionnelles au statut qu'elle a acquis dans l'histoire de l'art. Le statut d'un sésame, d'une formule magique nimbée d'une clarté d'outre-monde, dont les larges pans vivement colorés condensaient, à la manière d'un emblème ou d'un manifeste, les grands traits de cette peinture ésotérique, avant-courrière de l'abstraction, qui allait fleurir, en cette fin de XIXe siècle, sous les pinceaux des « Nabis », les Maurice Denis, Paul-Elie Ranson et autres Bonnard. Mais la boîte à cigares ne serait qu'une fable, dont la recherche, qui préfère la rigueur à la poésie, semble faire justice : Sérusier aurait plutôt assemblé sa mosaïque colorée sur un panneau de peuplier. Reste qu'il y a une logique toute poétique à cette présence du mythe, comme un écho à la démarche des Nabis. Car, bien dans l'air de ce XIXe finissant, où le scientisme prévalent se combine à des poussées d'occultisme, les Nabis ont tenté cette « Grande Synthèse », selon l'expression de Françoise Bonardel (La Voie hermétique) entre Science et Sagesse des traditions hermétiques, entre Raison et Mysticisme.

Ce petit tableau est d'abord le fruit d'une initiation. Avec un maître, comme pour toute initiation : il fut peint sous l'égide de Gauguin, à Pont-Aven. Et offrant, tant au spectateur qu'au peintre l'accès que procurent les Mystères et autres rites initiatiques à un ailleurs, tant il est baigné d'une lumière qui paraît moins naturelle qu'émaner d'on ne sait quelle source surnaturelle. Mais pour autant Sérusier ne se soustrait pas à l'empire de la raison, son tableau est aussi une oeuvre d'art expérimentale, au sens où on parle d' « expérience » de laboratoire. Une oeuvre « synthétique », si on entend par « synthétisme » une volonté de simplification, de décantation des formes et des lignes destinée à restituer une réalité d'ordre phénoménologique : celle de la perception, de la façon dont est vu le monde par l'oeil du peintre. Position éminemment « scientifique », puisqu'elle fait la part du point de vue de l'observateur, puisqu'elle s'efforce de reconstituer les cadres de la perception. Et on comprend mieux cette phrase de Maurice Denis : le Talisman est « informe à force d'être synthétiquement formulé. » D'un côté l'informe – les brumes de l'irréel, du surréel ; de l'autre la « formule » qui synthétise, comme si la palette était aussi une éprouvette.

C'est cette tension féconde dont le Talisman sera l'acte de naissance lorsque, de retour de Pont-Aven, Sérusier le présentera à ses camarades de l'Académie Julian, qui deviennent les Nabis – prophètes, en hébreu. Et si le Talisman est l'astre pictural au centre de la galaxie des Nabis, sa double nature, scientifique et ésotérique, rayonne dans toutes les autres oeuvres de l'exposition. Prenez le Paysage rocheux de Charles Filiger, cette gouache sur papier de 1891, réalisée elle aussi en Bretagne, au Pouldu : les formes, les traits, semblent l'aboutissement d'un processus de sublimation, de purification. Qui donne au paysage son aspect hybride, entre composition géométrique, presque mathématique, et représentation de quelque chose qui serait de l'ordre de l'intelligible, de l'Idée au sens platonicien : comme une matrice idéale, transcendante, atemporelle, du paysage. 

Rien d'étonnant dès lors si les Nabis semblent se percevoir eux-mêmes de façon double. Tantôt comme les officiants d'un culte, les grands-prêtres d'un cérémonial hermétique, avec tout un attirail pittoresque, à l'image de ce Portrait de Paul Ranson en tenue nabique, réalisé par Sérusier en 1890 : grimoire, défroque de pontife, Ranson y apparaît comme un initié. Mais Sérusier lui-même se voit aussi comme un théoricien, en quête de formules, d'équations picturales : au début des années 1900, il s'engoue des recherches du père Lenz, qui postule un art fondé sur les mathématiques, sur une réflexion sur la mesure. Mais pas n'importe quelles mathématiques : des mathématiques « sacrées ». Comme si Euclide et Hermès, le prophète et le géomètre ne formaient qu'un. Une pente qui, en bonne logique, donnera en 1910, la splendide huile sur toile Tétraèdres : des solides géométriques flottant dans l'espace.

Retour | Haut de page | Imprimer cette page