Edito

Liddell guerrière de la beauté
Par Vincent Jaury

Décidemment la littérature irlandaise se porte bien. On ne compte plus les écrivains irlandais qui chaque année occupent les pages littéraires de Transfuge : Colm Toibin, Hugo Hamilton, Robert McLiam Wilson, Joseph O'Connor, Paul Lynch, Colum McCann, John Banville, ou encore le prix Nobel de littérature 1995 Seamus Heaney. Il faut croire que d'avoir James Joyce et Samuel Beckett comme figures tutélaires inspire. S'ajoute un nom à cette longue liste pour cette rentrée d'hiver, Mike McCormack. Dont, sauf erreur, on traduit pour la première fois un roman en français, D'os et de lumière. Il a obtenu le prix irlandais le plus prestigieux, l'International Dublin Literary Award 2018. Comme il nous l'a expliqué dans la longue interview qu'il nous a accordée, la force de ce livre et le défi qu'il s'est donné, est de raconter la vie d'un homme ordinaire, le plus commun possible. En une seule phrase sans ponctuation, (notons immédiatement que le livre se lit très facilement) le lecteur entre dans l'intimité de cet homme, confronté au vieillissement (la cinquantaine), aux enfants qui quittent la maison et qui n'évoluent pas tout à fait comme il l'aurait pensé, à l'adultère, à la maladie de sa femme, à son travail d'ingénieur du génie civil. Marcus Conway se remémore les différentes étapes de sa vie sous forme de monologue intérieur. Et une surprise attend le lecteur à la fin du livre mais no spoil. C'est en tout les cas le grand livre de la rentrée pour nous, sans commune mesure avec le nouveau Houellebecq, Sérotonine, dont on va nous rabâcher les oreilles, et qui pour ma part m'a laissé très las. Ses petites stratégies pour faire scandale commencent sérieusement à me gonfler. 

En cinéma, là aussi un premier film iranien a la faveur de Transfuge, Border d'Ali Abbasi, qui a obtenu le prix Un certain regard à Cannes. Nous l'avons longuement rencontré lors de son passage à Paris. Ce film très dérangeant conte une histoire d'amour passionnelle entre deux êtres monstrueux. Et travaille et représente ce sujet qui hante tant notre époque, notre part d'animalité. Ali Abbasi est de cette famille de cinéastes dont Lars von Trier fait partie, qui aime aller dans les zones d'ombres de l'humanité, et qui n'hésite pas à camper des personnages antipathiques. 

Côté scène, c'est une scandaleuse (de Figueras) que Transfuge met en avant et en couverture. Elle s'appelle Angélica Liddell, et fait beaucoup parler d'elle depuis quelques années. On la retrouvera sur la scène de la Colline en janvier. Il faut la voir lire sur scène des textes dont elle est l'auteur, qui lorgnent du côté d'Artaud, le Artaud des excréments. Il faut la voir, l'écouter, dans sa dernière pièce, The Scarlett Letter, adaptation de La Lettre écarlate de Hawthorne, s'en prendre à la méchanceté de certaines femmes vieillissantes. Sujet, on en conviendra, peu traité voire pas du tout traité en art, ce qui est déjà un mérite en soi. Un courage même, dans l'ambiance #MeToo du moment. Car Liddell articule bien sûr cette idée à ce mouvement récent et planétaire, pour en explorer les zones d'ombre. Le puritanisme #MeToo est frontalement attaqué, et sa « justice de salon de coiffure ». Les puritains de gauche vont détester, la droite conservatrice aussi car le spectacle est pornographique et blasphématoire. Nous on adore. Dans cette France devenue insupportablement militante, et sa bêtise corollaire (ce qui pèse), nous avons plus que jamais besoin d'art (ce qui nourrit). D'artistes comme Liddell qui osent donner un bon coup de pied dans la fourmillère, créer du désordre dans la pensée, de l'ambivalence salvatrice.

Enfin en art, il ne s'agit pas d'une découverte à proprement parler, mais d'un grand artiste hélas trop négligé. Jan Van Imschoot, qui fait partie de cette génération très talentueuse de Flamands, aux côtés par exemple de Tinus Vermeersch et Hans Op de Beeck. Il se qualifie lui-même d'anarcho-baroque. 

Une exposition aura lieu chez Daniel Templon, à la galerie de Bruxelles. C'est l'artiste le plus littéraire de notre époque.

Heureuse année 2019 non populiste à vous, chères lectrices et chers lecteurs.

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