Edito

Albert Camus, la boussole qui manque
Par Vincent Jaury

On célèbrera en janvier les soixante ans de la disparition d'Albert Camus, mort dans cet accident de voiture tragique du 4 janvier. Il nous manque. Combien de fois ai-je pensé à Camus, dans telle ou telle situation, en me demandant ce qu'il aurait dit ? Combien de fois ai-je pensé à Camus, face à cette gauche radicalisée, incarnée par son leader Jean-Luc Mélenchon, qui invective, qui vocifère, qui stigmatise, transformant tout adversaire en ennemi à abattre ? Lui, Camus, n'eut de cesse, au nom de la gauche, de combattre cette gauche dogmatique qui a soutenu les goulags et les camps de rééducation si longtemps, trop longtemps, malgré Gide, malgré Leys. Il aurait souscrit à ce que Marcel Gauchet écrivait en 2014 : « le débat public doit obéir aux règles de la controverse respectueuse et de la confrontation rigoureuse des arguments». Gauchet est un héritier des Lumières là où Lagasnerie et Louis, appelant à boycotter « Les rendez-vous de l'histoire » de Blois au motif que Gauchet ne serait pas un «rebelle », sont héritiers d'une gauche totalitaire. Camus aurait détesté ce désir affiché de censure, si présent de son vivant dans les rangs de cette gauche, si visible encore aujourd'hui. Kundera l'avait déjà perçu en 1993, cet héritage encore vivace : « les empires totalitaires ont disparu avec leurs procès sanglants mais l'esprit du procès est resté comme héritage, et c'est lui qui règle les comptes ». Procès de Di Rosa par des antiracistes, procès de Polanski par des féministes, procès des boomers qui auraient saccagé la planète. Procès, procès, procès, censure, censure, censure, au nom du Bien, au nom du progressisme. Le progressisme mérite mieux, Camus le savait et s'est battu toute sa vie en son nom. Qui, dans la gauche, comme lui, aurait l'ouverture d'esprit de dire, au-delà de tout esprit partisan, « si la vérité me paraissait à droite, j'y serais »? Les sectaires ne lui pardonnèrent jamais cette phrase, perçue comme une dérive idéologique.

Les procès en sorcellerie, ce goût de la censure, ce besoin de châtiment, sont inscrits aujourd'hui dans les mentalités de gauche. Il ne s'agit plus dans le débat public de démêler le vrai du faux pour ces nouveaux censeurs, mais bien de dénoncer le mal. Gare à vous si vous n'adhérez pas aux nouveaux dogmes du progrès, si vous cherchez à les questionner, à les nuancer, à en relever les paradoxes ou les apories, vous serez très vite rejetés vers la droite. J'ai osé, dans mon édito précédent, douter de la performance sur Mediapart d'Adèle Haenel et osé remettre en question sa méthode cavalière de mise en cause de son présumé violeur. J'ai reçu des mails de désapprobation (et de soutien) ce qui me conviendrait dans le cadre d'un dialogue contradictoire. L'un deux fut significatif, qui qualifia mon article « d'inhumain ». À peine avais-je levé un sourcil, que déjà j'étais projeté hors de l'humanité ! Mes propos ne méritaient même pas discussion, peut-on discuter avec un tel monstre ? Mon édito précisait que le combat des femmes pour leur dignité m'importait, mais je balançais non pas mon porc mais mon propos, en rappelant que le présumé coupable avait le droit à un traitement aussi digne que le combat mené par les femmes. Le droit de se défendre dans des conditions décentes est un des éléments essentiels du progressisme, mais cela, un mouvement collectif transformé en meute ne peut l'entendre, hydre incontrôlable dont toute pensée autre que la sienne devient inaudible. Le monologue précède la mort nous dit Camus. Pour Camus, Platon a raison contre Moïse et Nietzsche.

Dans ces mouvements collectifs transformés en meute, le réflexe remplace la réflexion, la fureur se substitue à la raison. Entendent-ils encore, ces progressistes vertueux, le cri de ceux qu'ils égorgent ? 

Toute sa vie, Camus a souffert face à ces enragés, de cette haine de l'autre qui entache le progressisme. Pour lui, l'homme doit se révolter face à la misère du monde. Les hommes doivent refuser l'humiliation, mais sans souhaiter pour autant l'humiliation de l'autre. Camus évacue du progressisme le ressentiment. Camus ne jure que par la mesure, « l'intransigeance exténuante de la mesure » qu'il oppose à la radicalité qui mène aux charniers. Camus se méfia toujours de Marx et Engels, et n'oubliait jamais la phrase glaçante d'Engels approuvée par Marx : « la prochaine guerre mondiale fera disparaître de la surface de la terre non seulement des classes et des dynasties réactionnaires, mais encore des peuples réactionnaires entiers. Cela fait aussi partie du progrès. »

La gauche camusienne a l'esprit libre, elle est révoltée mais sans rancoeur, juste mais pas justicière, contradictoire et sans esprit de système. Contre la marxolâtrie, il préférait la révolte individuelle : « cet individualisme n'est pas jouissance, il est lutte, toujours, et joue sans égal, quelques fois au sommet de la compassion. »

Qu'aurait pensé Camus du leader actuel de la gauche, Jean-Luc Mélenchon, qui n'appela pas à voter contre Marine Le Pen au 2e tour de la présidentielle, qui envoya des fleurs à celle-ci en déclarant qu'elle s'humanisait peu à peu, qui récemment joua avec l'idée d'un complot juif, dans le cadre de la défaite de Corbyn aux dernières élections britanniques ? Camus aurait dit que la gauche mérite mieux.

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