Warlikowski s'engage contre l'antisémitisme en Pologne

On a rencontré longuement le metteur en scène qui jouera sa pièce "On s'en va" au Théâtre de Chaillot. Il nous confie sa colère contre la Pologne d'aujourd'hui
Par Oriane Jeancourt Galignani
le Vendredi 08 Novembre 2019

articleOn s'en va, Krzysztof Warlikowski n'a même pas ajouté de point d'interrogation au titre de la pièce. Le doute n'est plus permis : dans cette petite communauté qui s'agite avec frénésie et virtuosité sur scène pendant trois heures, mères, fils, soeurs, voisins, amants, vieux, veuves, fantômes, malades, impuissants, prostituées, onanistes, tout le monde part, d'une manière ou d'une autre. Sur ses deux jambes ou les pieds devant. Ce sont ces deux manières qui déterminent la joie grotesque ou l'acidité tragicomique de cette pièce flamboyante. On s'en va, s'appelle en réalité Sur les valises, mais en changeant le titre, Krzyzstof Warlikowski a voulu en faire un pied de nez jouissif et provocateur à son pays, la Pologne. Vous ne nous aimez pas, semblent lancer les acteurs de cette pièce au gouvernement polonais et à ses électeurs, vous nous trouvez affreux, sales et méchants ? Et bien il est toujours possible pour nous de partir. 

Hantise de la Shoah

Lorsque j'assiste à la pièce au théâtre Vidy-Lausanne, le public est debout à la fin, bouleversé par l'audace et l'énergie de la compagnie du Nowy Teatr. Les comédiens excellent avec une énergie et une cadence parfaites dans cette pièce devenue sous la baguette de Warlikowski, une danse, à la vie, à la mort. Il faut dire qu'On s'en va, s'avère réellement une pièce-manifeste, au sens viscéral et corrosif du terme, qui nous parle autant de la situation du metteur en scène et de ses acteurs, que des juifs et de leur rapport à la fuite. Sur scène, cette petite communauté de juifs d'aujourd'hui, de toutes générations. Qu'ont-ils en commun ? La hantise de la Shoah, le souvenir des pays qui les ont chassés, le désir pour les jeunes de quitter ce voisinage qui sent la mort. 

Hanokh Levin, l'auteur israélien que Warlikowski affectionne tant, a écrit cette pièce en 1983 pour y décrire la vie d'un quartier israélien. Levin projetait dans cette pièce ce quartier de Tel-Aviv qu'il a si souvent décrit, puisqu'il y est né, en 1943, et y est mort, en 1999. Un quartier d'Européens ayant fui l'Europe pour survivre et ce souvenir de la fuite, de la mort à laquelle ils étaient condamnés, domine l'esprit des plus vieux personnages. Chez Warlikowski, Israël devient bien vite la Pologne des comédiens, mais sinon, l'essentiel de la pièce de Levin demeure, et notamment son énergie collective. C'est une réelle pièce de troupe, aucun personnage ne se détache, chacun est déterminé par l'autre : ainsi cette figure de prostituée désabusée de la perte de sa clientèle, d'autant plus juste qu'elle révèle l'impuissance des hommes du quartier. On retrouve dans cette pièce les obsessions de Levin, lui, l'enfant élevé dans la religion, l'ancien communiste, le provocateur politique qui n'a jamais craint l'offense morale, religieuse, pour faire vivre sa vision radicalement noire de l'existence, et ses critiques féroces de la société israélienne. Sur les valises ne s'inscrit pas dans sa période la plus politique, plutôt dans son cycle des « comédies grinçantes ». Et en effet le grincement se fait vigoureux dans On s'en va : des portes qui claquent dans les familles qui se haïssent, des matelas sous les couples qui ne s'aiment pas, des tables auxquelles on s'agrippe sous le coup des mauvaises nouvelles, ou des cercueils qui se referment au cours des huit enterrements prévus par le texte, et bien plus nombreux dans la pièce. On retrouve là le noeud noir d'une autre pièce de Levin, Kroum, montée de manière inoubliable par Krzysztof Warlikowski et le Nowy Teatr en 2005 à Avignon : la vie impossible ou la mort. 

Un ailleurs fantasmé

De Kroum, on retrouve aussi l'appât du gain qui détruit les familles, abolit les rituels, jusqu'aux enterrements bâclés. Mais ce qui se poursuit surtout de Kroum jusqu'à devenir central dans On s'en va, c'est cet ailleurs fantasmé, rêve d'un autre pays, d'une autre terre d'émigration qui offrirait à chacun la reconnaissance qu'Israël n'a pas su donner. L'échec, toujours et encore, hantise des personnages de Levin. Ainsi, il y a ce très beau personnage de jeune homme de retour des Etats-Unis, pour, dit-il, présenter à sa mère sa jeune fiancée américaine, alors même qu'il revient, atteint d'une tumeur au cerveau, mourir chez lui. Mais aussi, cette très vieille dame, figure muette burlesque, que le fils essaie sans cesse d'envoyer à la maison de retraite, et qui revient sans cesse. Et ce jeune homme bègue, humilié par la fille qui le caresse quand elle n'a rien de mieux à faire. Isolé, comme le cercle des bridgeuses, veuves ou presque, qui échangent une sagesse collective, de fatalité et d'humour, Pénélopes contemporaines qui tissent et détissent la toile morale de cette pièce noire. Il y a enfin Angela, la blonde étrangère, qui vient en Israël, on ne sait pourquoi, figure grotesque que Krzysztof Warlikowski avec l'aide de Wajdi Mouawad, a réinventée. 

Grotesque et subversif

La richesse de ces personnages fait naître un bal de têtes final spectaculaire, où l'on retrouve la manière si singulière du metteur en scène polonais. Car en embrassant ainsi Hanokh Levin, Krzysztof Warlikowski nous rappelle aussi d'où il vient : du grotesque, du subversif. Il nous rappelle le jeune homme au visage de sphinx que le public théâtral découvrait en France il y a vingt ans, par son Hamlet ou son Kroum, cette esthétique crue, frontale, organique, telle qu'elle s'affine dans ses dizaines de mises en scène. Une filiation se dessine aujourd'hui encore entre le désespoir politique de On s'en va, et la fresque monumentale que fut Don Carlos il y a trois ans sur la scène de Bastille, repris ce mois-ci dans sa version italienne Don Carlo. Cet homme de théâtre capable de monter Phèdre ou Salomé, Sarah Kane ou Richard Strauss, demeure depuis trente ans fidèle à lui-même, figure réflexive et révoltée des scènes européennes. Je le rencontre sur l'arrière-scène de Bastille, face aux escaliers royaux de Don Carlo. Il est apparemment fatigué, mais se livre avec précision et force pendant plus d'une heure, dans un français alerte et gracieux. Le sphinx est au combat. Précisons aussi que cet entretien a eu lieu avant les élections législatives en Pologne, et la nouvelle victoire du PiS.

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