Tiago Rodrigues et le refus de la nostalgie

Passionné par l'héritage théâtral, tout comme par l'avenir du théâtre, le metteur en scène portugais Tiago Rodrigues ne cesse de nous émouvoir, et de nous surprendre. Rencontre
Par Caroline Châtelet
le Jeudi 08 Novembre 2018

soproPassionné par l'héritage théâtral, tout comme par l'avenir du théâtre, le metteur en scène portugais Tiago Rodrigues ne cesse de nous émouvoir, et de nous surprendre.

Lauréat du XVe Prix Europe pour le théâtre, il présente 
Soprocette année, au sein du Festival d'Automne, qui met en son coeur une souffleuse de théâtre, ses souvenirs, ses récits.

Une ode sincère et puissante à l'art dramatique, aux salles de théâtre et aux vies qui s'y déploient.
Rencontre
 


Pourquoi la question de la possible disparition des théâtres en tant qu'institutions revient-elle dans cette pièce, lancinante ?

La nostalgie ne m'intéresse pas – ce n'est pas très portugais de le dire –, mais en revanche la mémoire et le passé, si, en ce qu'ils nous permettent de nous projeter dans l'avenir. Là, lorsque nous parlons du danger de la disparition, nous parlons de l'avenir, de l'incertitude du futur, de la possibilité que ce qui est à venir sera pire que ce qui précède. Ce phénomène de résignation est très propre à notre époque, et peut-être avons-nous intériorisé l'idée selon laquelle nos enfants auront une vie moins confortable et facile que la nôtre. Il y a dans Sopro une tentative de pensée à propos de cela, qui passe par développer des discours alternatifs à la résignation. Dans un contexte où nous pourrions presque tout perdre, il est important de réfléchir à comment conserver l'essentiel. À ne pas survivre, mais vivre. 

Par son souci de ce qu'est un théâtre, le spectaclesemble aussi marqué par vos fonctions assez récentes de directeur ?

Cela ce n'est pas tant le projet du spectacle, que l'une de ses conséquences. Les spectacles que je fais sont toujours des exercices de traduction de mon quotidien, des gens qui m'entourent et avec qui je travaille. J'essaie que mes créations offrent un portrait – pas au sens de réaliste ni fidèle, mais d'honnête et imaginaire – d'une rencontre. Si je suis à la tête d'une institution comme un théâtre national et m'interroge comment diriger celui-ci avec ses plus de quatre-vingt salariés, ces questionnements se retrouveront bien sûr dans mon travail. C'est difficile de parler de ça sans sembler grandiloquent, mais faire du théâtre consiste pour moi à traduire la vie en spectacles, à voir si cela change la vie, ou comment le théâtre peut interférer avec la vie.

Il semble que tout se rejoue sans cesse : le théâtre ne cesse de reprendre le réel – pour, peut-être, l'accepter, le dépasser – tandis que le réel ne cesse de rattraper le théâtre ... 

Il y a ce jeu-là. Ce serait un peu comme avoir un texte original en français, le traduire en portugais, le traduire à nouveau en français, et comparer, exposer ensuite toutes ces versions. C'est le travail qui a été fait avec Cristina : il n'y a pas un geste dans la pièce qu'elle ne ferait pas en tant que souffleuse (la seule différence étant qu'elle est à vue). Sauf que maintenant, elle joue. Après quarante années de travail dans un théâtre, sa vie a changé, le public la reconnaît. Je n'ai pas la prétention de faire des spectacles qui influent sur de grands phénomènes sociaux, mais avec ce travail de transposition et de traduction, je sais que j'ai changé la biographie de Cristina. C'est une interférence avec le réel que je trouve très intéressante, tout comme le fait qu'avecBy Heart,( spectacle de T. Rodrigues en 2014), 1600 personnes dans le monde aient appris quelques mots du sonnet trente de Shakespeare. Ce sont de petites choses qui disparaissent vite, mais qui existent dans le spectacle, dans le réel et qui changent quelque chose au-delà du spectacle. Que ce mouvement existe dans le monde par une pièce, pour moi, c'est essentiel. 

 

Texte et mise en scène de Tiago Rodrigues
Du 12 novembre au 8 décembre, au Théâtre de la Bastille – en partenariat avec le Festival d'Automne, à Paris

www.theatre-bastille.com/

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