Reprise du spectaculaire Rhinocéros

mis en scène par Emmanuel Demarcy-Mota et servi par des comédiens d'exception, de Serge Maggiani à Valérie Dashwood. A voir au Théâtre de la Ville 13ème art jusqu'au 8 février.
Par Oriane Jeancourt Galignani
le Mardi 04 Février 2020

rhinoIls font vibrer la scène, trembler les murs, ils déforment les visages, déplacent les foules, les rhinocéros de Ionesco sont à n'en pas douter les cavaliers de l'apocalypse. Et c'est bien vers cette dimension nocturne et furieuse, que ce spectacle choisit de s'orienter, jusqu'au tableau final, qui laisse le spectateur pantois face aux monstres enfantés par le sommeil de la raison. Car la pièce culte de l'antifascisme s'intitule « Rhinocéros » au pluriel, et c'est bien là ce qui frappe dans la spectaculaire mise en scène d'Emmanuel Demarcy-Mota reprise quelques jours à Paris : ce surgissement des bêtes, de la foule de bêtes qui viennent piétiner une paix apparente. Rhinocéros narre une catastrophe, une violente crise des valeurs qui est dans cette pièce mise en récit, et en allégorie. Cette dimension apocalyptique et radicale apparaît on ne peut mieux servie par une troupe qui, depuis la création il y a quinze ans, maitrise tous les registres du texte d'Ionesco. Ainsi, Serge Maggiani, figure centrale de l'innocent en prise avec sa culpabilité, ainsi Valérie Dashwood, seule et désoeuvrée, ainsi Hugues Quester, bestial, plus rhinocéros que n'importe quelle créature qui apparaîtra ensuite sur scène, ainsi Philippe Demarle, le traître, l'opportuniste Dudard... IL faut donc en allant voir cette pièce oublier les souvenirs scolaires d'Ionesco, mettre de côté aussi la tendance de ce théâtre à l'allégorie politique et discursive qui ne nous est plus très familière, pour aborder Rhinocéros, tel que le fait la troupe du Théâtre de la Ville, comme un cauchemar politique, grandiose et plein d'effroi. Car c'est ainsi, dans l'obscurité qui avance de scène en scène, que se présente ce monde où l'ami, la femme aimée peuvent se transformer en ennemi, où plus rien n'est familier, mais, et c'est là que ce spectacle introduit un doute salvateur, où peut-être rien n'a jamais été réellement familier. Dans cette pièce aussi désespérée que le 1984 d'Orwell, mais écrite dix ans plus tard, en 1959, Ionesco nous raconte un monde où l'on perd pied, absolument. L'obscurité qui baigne la profonde scène du 13ème art, tout comme les éclairages expressionnistes sur les visages des acteurs, vert ou blanc, ces surgissements de figures, humaines ou masquées, assurent l'onirisme spectral d'une scénographie extrêmement travaillée. Une mise en scène chorégraphique, au rythme inouï, millimétré telles que les conçoient Emmanuel Demarcy-Mota depuis plus de vingt ans, un sens du spectacle que la récente relecture d'Alice au pays des merveilles, confirmait. Rarement il a été donné comme dans cette reprise d'assister à une telle maîtrise, associée à une telle joie d'un théâtre de troupe, dans un tel cauchemar politique. 

Rhinocéros, de Eugène Ionesco, mise en scène par Emmanuel Demarcy-Mota, jusqu'au 8 février, au 13ème art, Théâtre de la Ville. 

 
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