Prodigieux prodige

AvecLa Loi des prodiges, François de Brauer signe un seul en scène drôle, fin et juste sur l'art, ses défenseurs, ses adversaires. A voir au Petit Saint Martin.
Par Oriane Jeancourt Galignani
le Jeudi 11 Octobre 2018

la loi des prodigesIl demeurera seul jusqu'au bout du spectacle. Mais se succèderont plusieurs dizaines de personnages sur scène. François de Brauer est un virtuose de la comédie, le sait, et réussit en une heure trente à convoquer une partie non négligeable du genre humain sur la scène presque nue du Petit Saint Martin. Un psychanalyste, un artiste schizophrène, un peintre arrogant, un dictateur, une mère désabusée, un nouveau-né, une intellectuelle amoureuse, un producteur de cinéma, un clown céleste, un présentateur télé, un jongleur de testicules ( à voir, plus qu'à décrire), un vieil acteur des années Arletty, Arletty elle-même ( parfaite)...IL y a dans cette prouesse d'interprétations du Charlie Chaplin et du Jerry Lewis. Mais ne nous y trompons pas, La Loi des prodiges ne peut se résumer à une performance de comédien. François de Brauer, s'il incarne tant d'hommes et femmes, s'il joue sur tant de registres, du franc burlesque au pathétique, de la satire à l'onirique, c'est aussi pour plonger dans l'esprit d'un homme. Ou plutôt de deux, son personnage central, Rémi Goutard, et son double inversé, son père. Et c'est bien là la puissance de ce spectacle, qui, l'air de rien, et en ne cessant de nous faire rire, nous mène loin dans les mouvements de l'esprit de ces deux hommes que tout oppose. Goutard père est un scénariste malheureux, schizophrène, incapable de vendre un scénario, qui ne jure que par la nécessité de l'art. La scène d'ouverture reprend le face à face drolatique qu'il affronte avec un producteur d'un cynisme total, et lui, sensible, troublé, oubliant qu'au même instant son fils est en train de naître. D'emblée, nous est dit le rapport d'oppression et d'adoration que l'art instaure dans la relation père-fils. Une scène mène François de Brauer au plus haut, et au plus délicat de son jeu, celle qui voit Goutard père, chaise à la main, affronter l'acteur invisible qui le harcèle, et l'appelle à la violence, sous les yeux terrorisés de sa femme et son fils. Scène bouleversante de la folie au sein du quotidien. Scène de comédie extrême, qui voit le théâtre exprimer on ne peut mieux le mécanisme schizophrène. Le principe du dédoublement, propre au comédien, à l'artiste, et au fou. 

L'autre grande intelligence de cette pièce est de mettre en scène un féroce adversaire de l'art : Rémi Goutard consacre sa jeunesse, et son engagement politique à combattre les artistes. Là où tant d'auteurs offrent, par réflexe plavovien et narcissique, l'éternel beau rôle à l'artiste, De Brauer s'amuse à singer les tics des adorateurs de l'art, et à nous interroger sur la naïveté ou l'imposture possibles de certaines figures et de certains discours du monde de la culture officielle. Il faut voir le jeune Rémi au musée exprimer sa répulsion face aux tableaux, ou dans un rêve, s'exercer aux fléchettes sur la Joconde. Ou enfin, appeler les artistes à devenir des « concepteurs » dans un monde sans art. 

Ce spectacle a l'art de dissimuler sa finesse sous un comique permanent. Mais à la fin, au cours d'une scène d'apaisement pour ce fils si en colère après le suicide de son père artiste raté, la grâce de ce spectacle éclate. Et le public finit debout. 

La loi des prodiges (ou la réforme Goutard), écriture et interprétation François de Brauer. Théâtre du Petit Saint Martin. Jusqu'au 4 novembre. https://www.petitstmartin.com

Retour | Haut de page | Imprimer cette page