Notre besoin de barbarie

Avec Que viennent les barbares, Myriam Marzouki signe un spectacle intelligent et rare autour des figures de James Baldwin, Claude Lévi-Strauss
Par Oriane Jeancourt Galignani
le Vendredi 22 Mars 2019

que viennentQui sont les figures de l'identité aujourd'hui ? La question qui semble récurrente à notre époque est réinventée, et incarnée dans le spectacle de Myriam Marzouki. Parce qu'elle part de celui qui est autre, du « barbare », comme disaient autrefois les romains pour qualifier ceux qui ne parlaient pas latin, et en fait le premier citoyen de France. La première figure qui apparaît dans ce spectacle fin, et intelligemment didactique, c'est James Baldwin. Cette figure de la colère noire américaine-mais aussi de l'appel à la réconciliation, n'oublions pas sa controverse avec les Black Panthers, Baldwin n'est pas un homme de la guerre-apparaît sur scène, dandy et habité Maxime Tshibangu. En imperméable, il raconte, fait vivre cette Amérique qu'il a fui, ce pays qu'il déteste, mais auquel il sait qu'il appartient. Face à lui, apparaît un personnage délicat, complexe, Toni Morrison. Samira Sedira, qui joue la future prix Nobel, se confronte à Baldwin-maître en littérature de Morrison- et échange sur leur place possible, de Noirs américains, dans le pays qui est le leur, et qui les ostracise. Marzouki choisit de nous faire partir de cette Amérique de la ségrégation pour nous faire peu à peu cheminer vers la France, nos propres hantises historiques- l'Algérie et Vichy. Partant du principe, qu'elle résume dans le dossier de presse par cette citation de Michelet : « ce ne serait pas trop de l'histoire du monde pour expliquer la France'. Ainsi va-t-elle se choisir de nouvelles icônes, Jean Sénac, le poète français qui avait choisi l'Algérie contre la France, et finira assassiné et apatride, Claude Lévi-Strauss, qui après-guerre nous interrogeait sur le sens des nations, la haine entre les peuples, et incarnation des Juifs de France, et d'Europe. Manières, parmi d'autres de se souvenir de ce qui a fait la France, des colères héritées, de la réalité de ce « nous » du XXIe siècle. L'apparition furtive, et superbe d'une Marianne noire, en dit assez long sur l'espoir d'une France libérée de ses crispations. 

A la fin, Marzouki offre une échappée belle à son spectacle, et balance du côté de Levi Strauss. Il n'est plus question de suivre les traces de Michelet, et de réécrire une juste histoire de la France, mais de se projeter dans un monde parallèle, la terreur invoquée par le poème de Constantin Cavafis, Que viennent les barbares. Par un superbe tableau final, elle nous invite à penser ce que serait une civilisation, dépourvue de barbarie. 

A voir à la MC 93 jusqu'au 23 mars.

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