« Mon travail est strictement afrocentré »

Révélation, la pièce de Léonora Miano, romancière de l'Afrique d'hier et d'aujourd'hui, est pour la première foismise en scène par le maître japonais Satoshi Miyagi. Avant la première de cette rareté, rencontre avec la dramaturge.
Par Oriane Jeancourt Galignani
le Mercredi 19 Septembre 2018

mianoRencontre improbable, inventée et inventive de Léonora Miano et Satoshi Miyagi. De la romancière lyrique d'une Afrique imaginaire et hantée par son passé, et du célèbre metteur en scène japonais, sobre et expérimental, d'Antigone ou du Mahabharata. Wajdi Mouawad peut permettre à ces dialogues d'advenir sur la scène de la Colline, parce qu'il sait, en cosmopolite, que l'oeuvre naît du désenclavement des cultures, des langues, des mythes. Que seuls ceux qui acceptent de se déplacer peuvent donner à voir ce qui se trame chez eux et en eux. Ici, une pièce de Miano montée pour la première fois, Révélation, empruntée à un cycle, la Red in Blue Trilogie. Texte superbe qui nous mène dans un territoire mythique, le territoire « des Ombres », auprès d'une déesse, Inyi, qui remédie à la catastrophe en cours : les futures âmes refusent leurs incarnations. Pourquoi ? Parce que la mémoire n'a pas été soldée, les coupables de crimes anciens n'ont pas été condamnés, et les victimes, reconnues : « les sans-sépulture des travaux forcés. Ceux du chemin de fer. Ceux des luttes anticoloniales. Ceux de la post-colonie, que mille appellations ne suffiraient à les désigner tous. » Comme dans La Saison de l'ombre (2013), Miano nous mène, par le mythe, dans le trouble et l'obscurité de l'histoire de l'esclavage, et des colonies africaines. Idée forte d'un pays où les enfants refuseraient de naître, parce que les morts n'ont pas été entendus. On retrouve la langue habitée, lancinante de Miano qui sans cesse se renouvelle. La romancière était faite pour écrire pour le théâtre, sa langue pour être dite. Qu'en fera Miyagi ? Lui aussi a l'habitude de se confronter aux mythes, et sait faire vivre le mystère sur une scène. On se souvient de son Antigone, présentée à Avignon l'année dernière, entre le théâtre nô et le théâtre occidental d'aujourd'hui, portée par la musique contemporaine, parfois drôle et ritualisée... Et toujours fidèle à la méthode qu'il a appliquée à Shakespeare comme à Médée : attribuer un rôle à deux acteurs, un interprète pour la voix, l'autre pour le corps, effet saisissant pour notre attente d'incarnation. Révélation devrait à son tour nous mener dans cet entre-deux propre à cette grande figure du théâtre japonais, lieu d'un théâtre dans la ligne d'une tradition et s'en échappant, porté par une langue d'aujourd'hui. Miano et Miyagi partagent un goût pour le mystère, propre aux mythes, pour l'allégorie, et pour la langue, ici la traduction japonaise, doublement portée par le corps et la voix. En attendant de découvrir ce qui s'annonce comme une rareté, rencontre avec l'écrivain, Léonora Miano.

Révélation est la première pièce de votre Red in Blue Trilogie. Pourquoi choisir ce territoire mythique et onirique pour votre première incursion dans le théâtre ? 

Il ne s'agit pas exactement de ma première incursion dans le théâtre, bien qu'on puisse le dire sur le plan formel. Cette dimension mythologique me semble convenir à une histoire dans laquelle il s'agira de faire parler les morts. C'était pour moi une évidence. 

Un monde qui emprunte à la mythologie africaine, mais aussi à d'autres mythologies ? 

Non, c'est l'Afrique seule (il faut la nommer ainsi pour se faire comprendre) qui est à l'honneur ici, depuis l'Égypte pharaonique jusqu'aux philosophies bantoues. 

Au centre, Inyi, « une figure féminine du divin ». Son rôle central va être de rendre la justice... C'est un matriarcat que vous nous décrivez-là ? 

Cette idée me paraît curieuse et ne m'a pas traversée un instant. Le matriarcat ne m'intéresse pas, à vrai dire. Je me sers ici d'une figure déjà évoquée dans mon roman La Saison de l'ombre, et qui est, tout simplement, la moitié féminine de la divinité créatrice. Dieu, dans la mythologie à laquelle je me réfère, c'est un couple femme-homme. La pièce repose sur le fait que les âmes à naître refusent désormais leur incarnation. Il échoit donc à celle qui les porte de rechercher une solution. 

Une tragédie sous-tend cet univers, la traite transatlantique, au coeur de votre travail. Mais plus encore, la mémoire de l'esclavage. Mémoire et justice sont liées dans cette pièce : un lien au centre de votre pensée de l'Afrique ? 

D'abord, Traite transatlantique, Traite négrière, etc., sont les appellations que les criminels ont jugé confortable de donner au crime. Après avoir longuement réfléchi à cette question, je n'emploie plus ces termes et renvoie, pour faire connaître ma pensée, au dernier chapitre de L'Impératif transgressif (L'Arche, 2016). Ce serait trop long à expliquer ici. Je ne travaille pas sur la mémoire de l'esclavage colonial, certainement pas dans cette pièce. Mon but est de parvenir, à travers un faisceau de textes, à faire émerger un discours subsaharien sur la déportation transatlantique. J'espère que mémoire et justice, en dépit de leur importance cruciale, ne limitent pas ma pensée de l'Afrique...

Vous revenez à la question du rôle des Africains dans cette traite... Une question au centre de La Saison de l'ombre qui vous a valu le Femina en 2013, pourquoi y revenir ? 

Je vous mets au défi de me montrer des Africains dans Révélation ou dans La Saison de l'ombre. Comme je vous mets au défi de me démontrer qu'un seul individu se définissant comme «Africain» ait atteint les rives du Nouveau Monde après le Passage du milieu. « Africains » est le nom que nous portons depuis que d'autres nous ont désignés de cette façon. C'est donc le nom de notre assujettissement et de notre aliénation, tant que nous n'avons pas investi ce mot de significations nouvelles. Nos ancêtres précoloniaux ne se définissaient pas ainsi. Le fait de recourir à ce terme pour les évoquer a l'avantage, pour ceux qui y ont intérêt, de gommer les particularités identitaires et souvent, les responsabilités qui, là comme ailleurs, ont d'abord incombé à des individus. Lorsque vous dites « les Africains ont... » vous laissez entendre qu'il s'agissait de groupes humains se sachant liés par une africanité. C'est faux. Il s'agissait de populations n'entretenant pas toujours des relations amicales et se sentant souvent étrangères les unes aux autres. Dans l'espace appelé « Afrique », les humains ont fait ce qu'ils font partout ailleurs, et cela comprend le crime.

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