“Mon désir d'Antigone est né place Maïdan"

UneAntigone échevelé, habitée et ukrainienne échauffe ce mois-ci les planches de l'Athénée. Rencontre avec la metteure en scène Lucie Berelowitsch, femme de réflexion, et de conviction.
Par Henri Guette
le Lundi 26 Novembre 2018

antigone
Quel est le point commun entre les différentes pièces qu'a monté Lucie Berelowitsch ? Un rapport à la musique sans doute, une affection pour les personnages féminins forts, un intérêt pour le tragique mais au delà la question du déterminisme. Alors qu'elle s'apprête à prendre la tête du CDN de Vire la metteuse en scène est revenue pour nous sur le parcours d'
Antigoneprésentée début décembre au Théâtre de l'Athénée. Dans cette relecture du mythe à partir des textes de Sophocle et de Brecht, et incarné par le groupe punk ukrainien les Dakh Daughters, il est question avant tout d'héritage et de choix. 

Créée en 2016 à Kiev, Antigoneest présentée cette année à Paris au théâtre de l'Athénée. Comment les allers-retours entre la France et l'Ukraine ont nourri votre mise en scène ?

Mon désir d'Antigone est né à Kiev, après la révolution, alors que les décombres de la place Maidan n'avaient pas encore été déblayés. Je venais de rencontrer les Dakh Daugters, cette troupe de cabaret punk qui avait ouvertement pris position pendant les manifestations. On était à ce moment du pays entre la déconstruction et la reconstruction où il y avait les moyens de concevoir une société meilleure. La pièce me semblait faire écho à cette situation et sans vouloir la transposer directement, ma mise en scène fait bien évidemment référence au conflit russo-ukrainien, à cette guerre fratricide. Nous avons eu la chance de pouvoir créer la pièce dans d'anciens studios de cinéma et d'avoir sur place tous les corps de métiers. Nous avons développéAntigone au plateau en même temps que la musique. Le décor était déjà plus ou moins posé, on allait ensuite piocher dans les réserves, comme par exemple pour la silhouette discrète et forte du sphinx en stuc. Nous avons dû recréer cela de mémoire pour la France, rejouer les conditions de la création. Vitez parle de la scène comme d'un lieu où plusieurs strates de temps cohabitent et c'est particulièrement vrai ici.

Sur le plateau, des icônes orthodoxes jouxtent un podium sur lequel les musiciens jouent et une arène dans laquelle les comédiens descendent les uns après les autres. Vous assumez l'artificialité de la scène et l'on pense parfois au cabaret...

Les icônes dans le fond sont un clin d'oeil à l'intérieur de la villa du président ukrainien destitué. Elles définissent un rapport au secret et au sacré que Créon vient profaner. Nous avons eu la chance en Ukraine de pouvoir travailler sur des grands plateaux, comme ceux d'opéras, et de donner toute sa place au choeur et à la musique qui se fait en direct et à vue. La question du jeu n'est pas la même dans les deux pays, nous n'avons pas non plus le même rapport à la guerre et à la réalité. Il y avait une certaine étrangeté à retourner en Ukraine après la France, il a fallu retravailler les types d'adresses, moduler les énergies. Le travail avec le groupe punk-rock des Dakh Daughters m'a permis de revenir à ma formation de théâtre musical. Sylvain Jacques avec qui j'ai l'habitude de travailler a conçu des nappes sonores électros et concrètes pour accompagner le rythme du texte. Les chanteuses ont elles-mêmes écrit les thèmes des différents choeurs. 

La pièce navigue entre le russe et l'ukrainien et vous vous êtes vous même appuyée aussi bien sur l'Antigone de Sophocle que sur celle de Brecht. Comment avez-vous travaillé le texte ? 

Brecht n'avait pas tellement retravaillé le texte de Sophocle, traduit en allemand par Hölderlin ; il lui avait plutôt apporté une approche contextuelle. C'est plutôt son analyse politique qui m'a inspiré, un appui réaliste, comme dans la scène entre Créon et son fils. J'ai voulu rendre la lutte contre l'anarchie de cet homme devenu roi sans y avoir été préparé. Il est finalement le personnage le plus humain de la pièce, celui qui évolue, qui est confronté à ses défauts, à l'hubris. Le texte de Sophocle a fait l'objet de grandes discussions avec les Ukrainiens et l'on peut dire que la traduction a porté la mise en scène. Nous sommes partis de la version d'Irène Bonnaud pour recomposer un texte à la fois en ukrainien et en russe. Le pays a longtemps considéré le russe comme sa langue officielle tandis que l'ukrainien était réservé à l'usage intime. Il nous a semblé pertinent d'explorer par ce biais le conflit qui nourrit aussi la pièce et d'accompagner ce besoin de réappropriation de la langue par les Ukrainiens.

Après Lucrèce Borgia, vous semblez avoir une prédilection pour les personnages de femmes fortes. Comment avez-vous abordé ce personnage en particulier ? 

Avec Lucrèce Borgia, je posais la question “qu'est ce que monter un drame romantique aujourd'hui ?" et de la même façon avec Antigone, je m'interroge : “qu'est-ce que monter une tragédie ?". Antigone est un personnage qui évolue peu au long de la pièce; elle est intransigeante. Ce qui m'intéresse c'est de montrer ce qui l'a amené à devenir cette femme là, cette figure tragique. La pièce commence concrètement sur la destruction de sa famille mais tout est hors-champ. Chez Sophocle, le conflit entre les deux frères, Polynice et Etéocle revient par discours rapporté, tout comme le rappel du destin d'Oedipe qu'Antigone a accompagné après qu'il se soit crevé les yeux. Antigone au moment où la pièce commence est une figure de mort, elle déclare elle-même “Mon âme est morte, ma soeur, je n'ai plus qu'à servir les morts". Mon défi en tant que metteuse en scène a été de travailler sur ce qui normalement n'est pas montré. Dès l'introduction, c'est par exemple la mort des deux frères qui vient peser physiquement sur le plateau avec des traces de sang. La dispute entre Antigone et Ismène est la confrontation de deux conceptions du monde plutôt que de deux soeurs, on est presque face à une allégorie. C'est un débat dans lequel j'ai cherché à mettre de l'émotion. J'ai cherché à rendre Antigone plus physique, plus charnelle.

 

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