Messager ou l'esprit teenage

Les p'tites michus, opérette à succès d'André Messager, est remonté par les Brigands et Rémy Barché à l'Athénée. Un bijou de joie sur la jeunesse.
Par Oriane Jeancourt Galignani
le Mercredi 20 Juin 2018

petites michusCapturer le mouvement de la jeunesse est sans aucun doute l'une des choses les plus difficiles à accomplir. On s'y ridiculise ou s'y casse les dents. Mais lorsqu'on y parvient, Proust dans ses Jeunes filles en fleurs, Goethe dans son Werther, Mozart, dans...toute son oeuvre, on accède au marchepied de la postérité. Messager avec ses p'tites michus enchantait en 1897 le Paris de la troisième République en offrant au public une jeunesse à visage de jeune fille, transportée par la gaieté des halles, et l'insolence d'une société française qui riait enfin sans se l'interdire de ses conventions sociales. Un air a traversé le XXIe siècle, celui de Blanche-Marie et Marie-Blanche, immortalisé par exemple par le merveilleux duo de Renée Flemings et Susan Graham. Il est peu d'airs aussi gais offerts aux duos de chanteuses lyriques, il est peu d'air d'opérette à double voix féminine qui poursuive avec autant d'insistance le spectateur après la fin de la représentation.

Mais en choisissant de monter l'opérette en entier, la compagnie les Brigands nous offre un nouveau point de vue sur l'oeuvre de Messager. Les p'tites michus nous plonge dans cette tension de la jeunesse, où l'euphorie peut céder aux larmes, en quelques instants, ici quelques notes. Il fallait un musicien aussi délicat que Messager, à la simplicité si travaillée, pour faire vivre, dans la partition, les aléas de l'esprit de la jeunesse. Il y parvient, et même double la mise : Blanche-Marie et Marie-Blanche, rôles centraux portés par les deux formidables jeunes sopranos Anne-Aurore Cochet, et Violette Polchi, quatre noms pour autant d'espoirs et de désillusions d'une féminité que l'on veut docile, et embourgeoisée. Dès l'ouverture, présentée sous forme d'un générique que l'on pourrait croire emprunté aux Enfants du paradis, ce monde de l'enfance au seuil de l'âge adulte apparait dans le rose, jaune et bleu du décor, des costumes, le satin vert pomme de la directrice de pension aux jupes jaunes de Marie-Blanche et Blanche-Marie, ou dans l'écriture écolière, très troisième république. Le metteur en scène Rémy Barché, dont on connait l'intérêt pour le cinéma, et le goût des décors très marqués, notamment dans ses mises en scène de Martin Crimp, choisit là de nous placer dans un monde kitsch. Celui d'une bonbonnière où ont grandi les deux adorables jeunes filles. Ainsi même lorsqu'un général désignera l'une des deux comme sa fille, et condamnera les deux soeurs à se séparer, et à se marier l'une et l'autre, l'opérette ne quittera pas le registre comique. Le personnage du général, Boris Grappe jouant sur la rigueur désuète, est extrêmement drôle, tout comme son aide de camp, Bagnolet, sorte de Monsieur Hulot dégingandé, superbe Romain Dayet. Et, en couple des halles empruntant aux Deschiens, Monsieur et Madame Michu, Marie Lenormand et Damien Bigourdan, offrent une humeur franchouillarde et entrainante à ce spectacle. Les Brigands et Barché n'ont pas seulement offert une jeunesse à Messager, ils ont permis à Messager de refaire vivre la jeunesse, telle qu'elle demeure et n'appartient à aucune époque, inlassablement désirante et apeurée, farouche et tête brûlée, ingénieuse et docile, impatiente et réticente à entrer dans la vie d'adulte. Les p'tites michus, ou la jeunesse d'un Paris déluré.

A voir à l'Athénée jusqu'au 29 juin.

Photo : NP Stefanovitch

Retour | Haut de page | Imprimer cette page
 
Abonnez-vous au Club Transfuge !