Mère froide

S'emparant avec finesse de la dernière pièce du dramaturge britannique Dennis Kelly, Mélanie Leray offre à la comédienne Constance Dollé, un rôle puissant et rare, celui d'une vie.
Par Olivier Frégaville-Gratian d'Amore
le Mardi 12 Février 2019

GIRLSANDBOYS

Un soir, une femme, sorte de Working Girl battante et arriviste, convie quelques amis à un diner, des spectateurs ayant acceptés de monter sur scène. Tenue stricte, chic, coiffure impeccable, elle monopolise l'attention. Drôle, spirituelle, piques qui font mouche, elle conte sa vie, son oeuvre. Le portrait est idyllique. Pourtant, cela sonne faux. Des craquelures apparaissent ça et là, fissurent la belle composition. 

Tout commence par une rencontre amoureuse dans une file d'attente d'aéroport. Un homme devant elle, plutôt commun, rien d'extraordinaire, rembarre avec drôlerie deux mannequins qui tentent de le séduire pour éviter de faire la queue. C'est le coup de foudre immédiat, la passion. Rapidement, ils s'installent ensemble, fondent une famille. La vie est belle, finies les frasques, les coucheries, les beuveries. L'argent coule à flot. Une fille, puis un petit garçon viennent compléter le tableau. 

Derrière le rire, la joie de vivre apparente, sourd déjà le drame. Par petites touches, l'on perçoit un malaise, un mal-être. De temps à autre, elle interrompt son récit pour gronder ses enfants. Ce sont des sortes de mirages. Elle leur parle, les prend dans ses bras, mais on ne les voit pas. Le ton est plus sec, plus autoritaire, moins enjôleur. Elle semble exaspérer par leur présence, leur refus d'obéir, de se soumettre. Elle vitupère avant que son coeur de mère se réveille. La tendresse pointe le bout de son nez. Le geste semble difficile, une faiblesse, comme si elle ne voulait, ne pouvait  pas s'attendrir. 

Comme si de rien n'était, elle reprend sa fable. Elle se souvient de ses succès, de sa boite de prod pour le cinéma qui monte vers les sommets, trace son chemin vers les Oscars. A l'inverse, l'entreprise de son mari décline. Plus rien de semble enrayer la chute. Les tensions affleurent. Le couple parfait serait-il en train d'exploser ? 

Avec une finesse, une intelligence acérée, Mélanie Leray adapte la dernière pièce de Dennis Kelly, un an après, qu'elle ait été montée à Londres avec l'actrice britannique Carey Mullinghan. S'emparant de l'écriture lucide, presque clinique, du dramaturge, fin scrutateur de l'âme humaine, des dérives d'une société qui voue aux gémonies les arrivistes et rejette les perdants, elle sculpte un écrin glaçant autant qu'incandescent pour que résonne terriblement, magnifiquement, la voix de cette femme blessée, de cette mère amputée, de cette conquérante déchue. 

Pour faire vibrer cette confession viscérale, effroyable, intime, ce cri du coeur, ce flot inextinguible de mots qui semble s'échapper de souvenirs qu'on espérait occultés, il fallait toute la virtuosité de Constance Dollé. Femme enfant, femme fatale ou maîtresse femme, elle donne à cet être lumineux, fragile, tendu à l'extrême, une dimension comico-tragique qui saisit et prend aux tripes. Conquis par l'interprétation ciselée de la frêle comédienne, toujours sur le fil du rasoir, le spectateur ressort bouleversé,  sonné, exsangue. Une victoire par  K.O !

Girls and boysde Dennis Kelly. Mise en scène de Mélanie Leray. Avec Constance Dollé. Jusqu'au 2 mars  2019 au théâtre du Petit Saint-Martin, Paris.

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