Les voix du sous-sol

En s'emparant de la pièce mythique du dissident polonais Slawomir Mrozek, Imer Kutllovci signe un spectacle dense, radical, que le jeu virtuose de ses deux comédiens souligne intensément.
Par Olivier Frégaville Gratian-D'Amore
le Mardi 27 Août 2019

les émigrésLes émigrés  de Slawomir Mrozek, mise en scène de Imer Kutllovci, du 3 au 28 septembre aux Déchargeurs, Paris

Une cave, où une chambre peut-être. En tout cas, un lieu proche d'un squat où tous les meubles ont été fabriqués à partir de matériaux de récupération. Tout est de bric et de broc, dissemblable. Des palettes en bois servent de sommier. Sur l'un d'eux, un homme dort, épuisé. Rapidement il est rejoint par un autre. Nerveux, stressé, il réveille son colocataire de fortune. Commence alors une discussion sans fin, presque irréelle. L'un est un intellectuel qui a dû fuir son pays pour des raisons politiques. L'autre un travailleur manuel qui n'a eu d'autre choix que d'abandonner femme et enfants, pour trouver du travail et subvenir à leurs besoins. 

Ressassant leurs vies passées, leurs joies, leurs regrets, ces deux êtres que tout oppose, tentent de survivre à l'effondrement de leurs idéaux. En ce soir de réveillon, entre suspicion, exacerbée par l'alcool de mauvaise qualité qui coule à flots, et désir de percer l'autre à jour, nos deux compères s'aiment autant qu'ils se détestent. Frères ennemis, ils s'égratignent, se blessent, cherchent à dépecer l'autre du peu de dignité qu'il lui reste. Émigrés dans un pays où ils servent de mains d'oeuvre faciles, ils s'épaulent pour ne pas sombrer totalement.

De sa plume rugueuse, poétique, Slawomir Mrozek dresse le portrait au vitriol de l'infortune, du mal-être des apatrides gagnés imperceptiblement par le désespoir qui ronge à petit feu leur existence. Pas de répit, le mal vénéneux d'un quotidien banal et mortifère les entraîne inexorablement vers une déchéance, une exclusion du monde. Un malaise que Mrozek connaît bien pour l'avoir subi et qu'il n'a de cesse de dénoncer depuis 1963, date de son exil en France. 

43 ans ont passé depuis sa publication, mais le texte n'a rien perdu de sa force, de son regard lucide sur nos sociétés occidentales qui n'ont que peu d'intérêt pour les douleurs de l'exil . La mise en scène sobre et juste d'Imer Kutllovci souligne la beauté âpre, l'acidité de l'écriture de l'écrivain polonais. Le jeu tout en retenue, tout en fièvre habitée de Mirza Halilovic, né à Sarajevo, et de Grigori Manoukov, venu de Russie, emporte le public dans un tourbillon infernal jusqu'aux portes de la folie, celle des corps abîmés, des âmes déchues. 

Certes, la langue parfois nous échappe, les envolées lyriques, un peu trop philosophiques nous perdent quelque peu, mais on se laisse saisir par ces accents slaves terriblement envoûtants, ces présences scéniques incroyables. Un moment suspendu, cruel et prenant !

Photo : Pascal Gély 

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