Le voyage de Miyagi autour du soleil

Spectacle superbe du metteur en scène japonais Satoshi Miyagi, Le Lièvre blanc d'Inaba et des Navajossera joué jusqu'au 23 juin, au musée du Quai Branly.
Par Oriane Jeancourt Galignani
le Jeudi 20 Juin 2019

livre blanc

Il est rare de sortir d'un spectacle de Satoshi Miyagi indemne. De ne pas avoir été transformé par la représentation, à mi-chemin du rituel et du spectacle qu'offre à chaque fois qu'il est de passage en Europe, l'immense metteur en scène japonais. Son Antigone il y a deux ans à Avignon, saisissante plongée dans les limbes à laquelle il invitait les spectateurs du Palais des Papes, ou sa Médée, nous assurait qu'il se plaçait dans un lieu de mythes, et de réinvention de ces mythes. L'année dernière, le travail qu'il a accompli à la Colline à partir de textes théâtraux de Léonora Miano, Révélation illustrait le sillon que trace Miyagi, penseur de la tradition japonaise, et explorateur des cultures, à la recherche des échos profonds qui unissent les hommes. A chaque spectacle, il propulse le spectateur dans un lieu qu'il veut hors de la pensée contemporaine, un lieu traversé par les civilisations, les rites, les mythes, et les symboles. Autant dire qu'assister à un spectacle de Miyagi au musée du quai Branly, sur cette vaste scène rouge du musée, ouverte ou fermée sur le jardin, et sous la collection, prend tout son sens.  

Aux racines des mythes

Le Lièvre blanc d'Inaba et des Navajos est centrale dans son oeuvre. Crée en 2016, ce spectacle nous plonge aux racines de deux lieux mythiques : le premier, japonais, s'avère le mythe ancestrale d'Ôkuninushi du Kojiki, le second, tout aussi ancestrale, est un mythe navajo,  épisode amérindien qui présente bien des similitudes avec le japonais. Les deux récits placent un héros, le lièvre blanc, face au dieu soleil à qui il doit subtiliser des armes, les deux lui imposent plusieurs épreuves initiatiques....Miyagi met en scène ces correspondances dans ses décors, qu'il a reconçu spécialement pour le Musée Branly : ainsi un rideau mobile en métal nous fait littéralement passer d'un monde, à l'autre. Pourquoi mettre en scène ces deux mythes, l'un, puis l'autre ? Et surtout,  pourquoi faire appel à la tradition du théâtre japonais, danse, musique et jeu, mais aussi à l'esthétique amérindienne, notamment par la reproduction de superbes masques, pour orchestrer ce dialogue entre deux cultures disparues ? Les réponses sont multiples. Miyagi s'est inspiré pour ce spectacle d'un des derniers textes de Claude Lévi-Strauss, L'Autre face de la Lune : écrits sur le Japon, publié en 2011 qui faisait saillir cette ressemblance troublante entre les mythes japonais, et américains, s'interrogeant sur la possibilité d'un « système mythologique originaire ». Miyagi, jouant avec cette référence, fait lire le texte sur scène, et fait incarner même Claude Lévi-Strauss, par un personnage masqué, burlesque. Mais, de manière plus fondamentale, il organise son spectacle à partir de la thèse de Claude Lévi-Strauss : première partie, mythe japonais, plus fragmentaire, symbolique et ritualisant, deuxième partie, mythe américain, plus narratif, écrit, et joué, et, en troisième partie, apogée du spectacle, il offre sa propre réponse à la question posée par Lévi-Strauss : qu'est-ce qui réunit ces mythes ? Qu'est-ce qui anime ces civilisations premières, autour de ce dieu soleil qu'il fait apparaître d'abord masqué, puis armé ? Quel est le secret de ce Lièvre blanc qui aurait cheminé d'un continent à l'autre ? La réponse appartient au spectacle. Mais Miyagi orchestre bien sûr un dialogue des mythes avant tout esthétique : les choeurs, la musique, les danseurs, et les acteurs permettent de faire vivre ces univers grandioses, fantasmatiques, peuplés de crocodiles, d'araignée d'eau, de jumeaux, de serpents. Les héros se déploient parmi les monstres, mais chez Miyagi, les dieux sont eux même des monstres chantant et dansant, au nom d'une splendeur que les interprètes fidèles de Miyagi, et de son théâtre, le SPAC, danseurs, musiciens, chanteurs, et acteurs, transmettent avec une virtuosité sans failles. 

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