Le monde est une scène

Retour d'une des compagnies les plus audacieuses d'Angleterre, Forced Entertainment qui se lance le défi de monter l'oeuvre complète de Shakespeare, à la table, et au dé à coudre...Pari réussi !
Par Alice Archimbaud
le Vendredi 05 Octobre 2018

forced« All the world's a stage », disait le mélancolique Jaques deComme il vous plaira. Alors pourquoi pas une table en guise de scène ? Ce table top Shakespeare(littéralement, « Shakespeare sur un dessus de table ») dit toute la bizarrerie et la simplicité de cette mise en scène des Complete worksdu dramaturge le plus célèbre du monde. Pour plateau, une large table en bois, façon cuisine rustique, où s'assoit l'un des six interprètes de la compagnie britannique Forced Entertainment, déjà remarquée il y a deux ans dans le Festival d'automne pour son Notebook, adapté du Grand cahierd'Agota Kristof. Là, à la manière des enfants qui ventriloquent des petites figurines pour jouer une histoire, le comédien résume l'une des trente-six pièces de Shakespeare, grâce à une panoplie d'objets domestiques. Ici, Jules César est une grande bouteille d'huile d'olive et Brutus un flacon de worcestershire sauce. Là, Hamlet s'incarne dans une longue fiole noire et Ophélie dans un petit bouquet de roses. Trente-six performances de quarante-cinq à soixante minutes – chacune ne sera jouée qu'une fois -, en anglais non surtitré – qu'on se rassure, la langue est simple et le débit est lent, même les anglicistes moyens peuvent s'y frotter -, pour une formidable réinterprétation de l'oeuvre shakespearienne. 

La forme du résumé, d'abord, renouvelle tout l'enjeu verbal de ce théâtre. Les puristes du texte n'y trouveront pas nécessairement leur compte : ici, nul « to be or not to be », mais un pur condensé de l'action dramatique, plaçant sur le même plan le déchirement intérieur d'un personnage ou l'invitation à un bal vénitien. Toute la palette baroque du théâtre élisabéthain est passée à la moulinette de ces voix sobres et hypnotiques, narrant ces profusions de faits extraordinaires avec une sorte d'insouciance grave. Loin d'aplanir la variété dramatique des pièces, ce récit en voix off la condense et l'enrichit. Il tire ainsi la tragédie vers un comique très anglais, ce pince-sans-rire qui consiste à débiter des horreurs avec l'air de ne pas y toucher. Et l'on rit, soudain, devant Lady Macbeth qui s'offusque de voir son imbécile de mari revenir de la chambre royale l'arme du crime à la main et tout ensanglanté.

Mais il ne s'agit pas seulement de rire. Table top Shakespearepose aussi la question, très belle, de la « transmutation alchimique du langage en image », dit Tim Etchells, directeur de la compagnie. Et celle, corollaire, de la métamorphose magique de la chose inanimée en personnage vivant. Le défi est de taille : peut-on dire toute la complexité du personnage shakespearien à travers un tube de détergent ou un dé à coudre ? La réponse est oui. Dans ce minuscule et incongru théâtre de marionnette, le talent de conteur des comédiens transforme les ustensiles de cuisine et les produits ménagers en êtres de chair et d'os. Et c'est toute l'ingéniosité sublime de Jessica qui transpire de cette mignonette d'alcool, retournée sur elle-même pour figurer son travestissement, à la fin du Marchand de Venise. Toute la solitude et la folie glacée de Macbeth qui, soudain, apparaît dans ce flacon de liquide vaisselle, muet au coin de la table, face à la herse d'éponges venues prendre d'assaut sa forteresse. Toute la boucherie pathétique d'Hamlet qui émerge de ces petites bouteilles couchées sur le bois. Une expérience rare et magique. 

Complete works : table top Shakespeare. Forced Entertainment.Festival d'automne /
Théâtre de la ville – Espace Cardin. Du 11 au 20 octobre.

 

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