Le jour où c'est arrivé

Superbe création chorégraphique et musicale de Luncida Childs, Wendy Whelan, Maya Beiser et David Lang, The Day nous plonge dans la mémoire collective du 11 septembre. A voir encore quelques jours à l'Espace Cardin.
Par Oriane Jeancourt Galignani
le Jeudi 30 Janvier 2020

le jour oùComment faire revivre des milliers de disparus ? Des milliers d'individus, de corps et d'existences, évanouis en quelques heures ?  Voici sans doute la question qui a présidé aux destinées de The Day, création new-yorkaise présentée pour la première fois à Paris. Ce spectacle intense a été écrit après le 11 septembre, et s'il est entièrement dédié à la catastrophe, pas une fois l'évènement n'y est cité. Or, chaque parole, chaque image, chaque geste, et bien sûr la musique qui baigne l'ensemble, sont portés par cette vague tragique qui s'est abattue sur New York ce jour-là.  Ainsi, deux femmes sur scène ; d'un côté, la violoncelliste Maya Beiser, devenue extrêmement célèbre aux Etats-Unis, formée par Isaac Stern, ayant travaillé avec différents compositeurs dont Philip Glass,de l'autre,  la danseuse Wendy Whelan, passée notamment par le New-York City Ballet, et ayant beaucoup travaillé avec Jerome Robbins. Dès l'ouverture, derrière elles, leurs deux visages sont projetés en gros plan, et entament un long poème en prose, « I remember the day ». Le jour où « j'ai assisté à son mariage...je suis rentrée avec lui...j'ai décidé de courir 27 kilomètres... ». Elles racontent, dans cette vidéo qui semble à l'espace Cardin, une fenêtre new-yorkaise, ce fameux jour qui nous poursuit tous, ce 11 septembre 2001. Qui ne se souvient pas de ce qu'il a fait ce jour-là ? Or, et c'est là où la chorégraphie conçue par Lucinda Childs et la musique de David Lang s'accordent singulièrement, il ne s'agit pas de raconter ou de recréer, mais de faire entendre, près de vingt ans plus tard, les répercussions de la catastrophe dans l'esprit collectif. Ce que Lucinda Childs désigne dans le dossier de presse comme « une mise en émotions ». De faire entrer les fantômes, pourrait-on dire, même si ce spectacle demeure de bout en bout lumineux. Ainsi, Wendy Whelan, superbe apparition en voile blanc, vierge statue de la liberté, qui, dans la première partie sur scène, va ainsi tirer des cordes, ou étreindre un drap à tête ronde, comme poursuivant l'absence sur scène. Puis, dans un intermède vidéo, la violence surgit, dans une simple image : un violoncelle qui explose, dans une salle vide. Enfin, une dernière partie, superbe, où Wendy Whelan révèle la virtuose danseuse qu'elle est, dans une chorégraphie sophistiquée et épurée telle que Lucinda Childs l'a faite vivre depuis Dance.Et l'on retrouve d'ailleurs de Dance cette puissance de la répétition des gestes, cette errance habitée sur scène à croire que Wendy Whelan, son corps, s'accompagne de cette histoire de Lucinda Childs. Cependant, la musique de Lang se démarque de celle de Glass, l'émotion y est plus facilement convoquée, jusqu'à l'élégie. Epure, psalmodie et abstraction font de The Day un spectacle d'une intelligence émotive constante.  Il y a dans ce duo de la musicienne et de la danseuse, une recherche de l'essence de l'évènement vécu, du noyau de la douleur collective, hors de toute dramatisation, extrêmement réussie.

The Day, Musique, David Lang, Chorégraphie, Lucinda Childs, Interprètes Wendy Whelan et Maya Beiser. Jusqu'au 6 février à l'Espace Cardin/Théâtre de la Ville

Credit Nils Schlebusch

 
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