Le dernier mot

Très beaux spectacles au Théâtre de la Ville, La Voix humaine,et The Other Voice, forment un diptyque puissant et sombre sur l'amour.
Par Oriane Jeancourt Galignani
le Mercredi 07 Novembre 2018

voix humaine

C'est le texte de Cocteau le plus déchirant. Parce qu'il est radical, brut et donne à voir la souffrance au plus près, dans une approche à la loupe de la désintégration d'un être. La situation est simplissime : une femme au téléphone supplie un homme de ne pas la quitter. Qui est-elle ? On l'ignorera jusqu'à la fin. Seul l'amour, et ses derniers soubresauts sont au coeur de cette discussion univoque. On se souvient du film qu'en avait fait Rossellini : Ana Magnani tournait dans un appartement, suspendue au combiné, en attente, en désir, en désespoir. On aurait pu croire l'interprétation indépassable. 

Mais ces dernières années, on redécouvrait ce texte rare chanté par Barbara Hannigan, et mis en scène par Warlikowski, dans la version de Poulenc. Puis incarné par Irène Jacob, dans une réécriture de Falk Richter, et une mise en scène de Roland Auzet. A chaque fois, une femme, une voix, une douleur nouvelles. A chaque fois, le texte de Cocteau réaffirmait sa modernité. Ivo Van Hove à son tour, s'y plonge. Dans un premier temps, à sa manière habituelle, il nous met à distance, en plaçant une vitre, en guise de quatrième mur, entre la femme et nous. Mais peu à peu, grâce à l'exceptionnelle performance d'Halina Reijn, qui apparaît en jogging et tee-shirt, nous approchons de la détresse du texte qui apparaît sur la scène nue de l'Espace Cardin, à vif. Insistant sur les coupures de la ligne, Van Hove fait vivre aussi la dépendance technologique, et physiologique, de cette femme, à l'homme absent. Elle n'est pas seulement la femme qui attend le retour de cet homme, elle est aussi ce que nous sommes tous devenus, un individu connecté, suspendu à l'autre, et incapable de vivre en dehors de ce lien. Halina Reijn excelle sur une palette qui oscille du pathos au pitoyable, du tragique au névralgique. Elle offre ainsi le spectacle, écoeurant, désolant, et sublime, de sa chute. Jusqu'au final, qu'ici nous ne dévoilerons pas, mais qui confirme la beauté radicale de ce spectacle. 

Mais Ivo Van Hove n'a pas dit avec La Voix humaine son dernier mot. La suite, The Other Voice, est présentée la semaine prochaine sur la même scène de l'Espace Cardin. La suite ? Oui et non, puisque le metteur en scène néerlandais reprend le fil là où Cocteau l'avait lâché, en offrant l'« autre voix » de ce spectacle, celle de l'homme. Une autre voix écrite par Ramsey Nasr, qui interprète aussi l'homme sur scène. Celui que l'on a cessé d'imaginer, de mépriser ou de haïr tout au long de la Voix humaine, cet amant qui demande à son ancienne maîtresse de lui rendre ses lettres parce que, comprend-t-on, il va en épouser une autre. C'est peut-être dans ce deuxième spectacle qu'Ivo Van Hove et Ramsey Nasr se font les plus inventifs. 

The Other Voice place l'homme devant un ordinateur, skype a remplacé le téléphone, permettant à l'acteur d'évoluer sur la scène en un véritable jeu classique de monologue. Ce très beau texte révèle ce que l'on avait pas osé imaginer : la douleur de l'homme. Van Hove a l'audace d'en faire un amant sincère, qui a véritablement aimé cette femme. Pourquoi la quitter ? C'est la question centrale. On suppose d'abord la pression d'un environnement familial, culturel. On saisit peu à peu que les deux amants ne partageaient rien, sinon leur amour. On découvre aussi, paradoxe du jeu de miroirs, que la femme du premier spectacle est un être fragile, depuis bien longtemps. « Cesse d'être pathétique », abjure l'amant. Bref, elle n'est pas « celle qu'il lui faut ». Mais qui n'a jamais aimé la mauvaise personne ? La douleur, comme dans La Voix Humaine, domine la voix tremblante de Ramsey Nasr, acteur fétiche de Van Hove. Grâce à l'écho de ces deux pièces, qui n'en sont sans doute qu'une, il fait basculer le drame dans la cruauté de l'amour terminé, « c'est un cheval mort que nous tirons en rond » lui jette-t-il. Une troisième présence, muette mais essentielle, trace à la fin de ce spectacle une ligne claire séparant les vainqueurs et les victimes du combat de l'amour. Le dernier mot appartient toujours aux survivants. 

La Voix humaine, de Jean Cocteau, mise en scène Ivo Van Hove, avec Halina Reijn, jusqu'au 9 novembre, à l'Espace Cardin. 

The Other Voice, de Ramsey Nasr, mise en scène Ivo Van Hove, du 13 au 16 novembre, à l'Espace Cardin.

Photo Jan Versweyveld 

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