La planète retrouvée

Actuellement à Chaillot, la chorégraphe norvégienne Ina Christel Johannessen, figure de proue de la danse scandinave et la compagnie zero visibility corp, signent un spectacle extrêmement singulier, et maîtrisé. Frozen Songs, de l'urgence climatique à la poésie des corps.
Par Oriane Jeancourt Galignani
le Vendredi 14 Juin 2019

frozen songs

Il est rare de vivre fin et renaissance du monde en moins de deux heures. 

Frozen Songs nous offre cette expérience, chorégraphique et cosmique. Sur la scène de Chaillot, se déploient en plusieurs tableaux somptueux, la glaciation de la terre, et sa fertilité retrouvée. Le spectacle part de l'un pour parvenir à l'autre, dans un rythme effréné, de sons, d'images et de musique électro. Pour préparer Frozen Songsla chorégraphe Ina Christel Johannessen et sa compagnie Zero visibility corp, qui assument leur engagement écologiste, se sont inspirés de l'existence de « banques de semences ». Ils ont visité la plus grande, au nord de la Norvège, qui abrite plus de 900 000 variétés de plantes, d'arbres et de cultures enfouies sous terre. Si des images filmées dans cette banque de semences apparaissent dans le spectacle, Ina Christel Johannessen se détache du documentaire, pour nous mener sur son continent sensible, synesthésique et onirique. Ainsi, le froid du titre. Il appartient autant à l'Arctique, réel et filmé, qu'à la fameuse chanson de Purcell, Cold Song, immortalisée par Klaus Nomi, et réinterprétée par un des interprètes du spectacle. C'est bien là le propre de la chorégraphe norvégienne de nous placer au carrefour du rêve, du mythe, et de la réalité de l'urgence climatique. 

Voyage écologique


Nous accueillent en ouverture un haut mur de glace, superbe paroi de tissu, légère et mouvante, et des sons de glace brisée, sur lesquels les sept danseurs développent une danse ciselée, aérienne, saisissante. Alternant duos, solos, et danse de groupe, la chorégraphie impressionne par sa richesse, et sa beauté formelle. Les interprètes opposent ainsi la vitesse et la maîtrise de leur danse, aux rythmes et images glaciales dans un dialogue qui prend peu à peu de l'ampleur. 

A la glace succèdent d'autres paysages, murs, vidéos, dans un mouvement ininterrompu. Et, au coeur d'un geste, les danseurs s'interrompent, et prennent la parole. Audace de la césure du mouvement général qui offre un répit réflexif aux spectateurs comprenant, par les paroles des danseurs, la nature du spectacle. Doit-on agir pour sauver mère nature ? S'interroge un des danseurs. Non, sauver l'humanité, répond l'autre. Puis ils reprennent, dans une dernière partie du spectacle qui répond à la première. A la glace, succèdent un déluge de graines, une abondance euphorisant les corps qui dansent dans la matière, jouant de ces promesses de fertilité. Et s'enclenche là une métamorphose de la chorégraphie, qui s'achèvera dans un final époustouflant : les dix dernières minutes du spectacle, au gré d'une énergie archaïque retrouvée après ce voyage écologique et intérieur, nous offre un moment de danse pure, hypnotique. 

Frozen Songs, Ina Christel Johannessen et zero visibility corps, jusqu'au 14 juin à Chaillot. 

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