L'autre Peer Gynt

Pierre Notte remonte aux Déchargeurs Les Couteaux dans le dos, pièce douce-amère sur l'adolescence d'une jeune fille. Une éclatante distribution pour une épopée fantasque.
Par Oriane Jeancourt Galignani
le Mercredi 20 Février 2019

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A propos des Couteaux dans le dos, Pierre Notte dit « c'est ma pièce impossible, mon Peer Gynt à moi. » L'hommage à la pièce délirante d'Ibsen se remarque en effet dès les premières phrases, dont une en norvégien, et dans le rythme, arrimé à l'imaginaire vif d'un esprit adolescent. Mais si Peer Gynt il y a, c'est au féminin : cinq actrices portent en effet cette pièce, et incarnent les dizaines de personnages qui s'y succèdent. Une prouesse qui saisit, du début à la fin, tant les comédiennes réussissent à accorder leur jeu, leurs corps, leurs voix, extrêmement singulières, dans une mise en scène qui est pure chorégraphie. Ainsi Muriel Gaudin, Caroline Marchetti ( déjà présente lors de la première des Couteaux dans le dosil y a dix ans), Kim Schwarck, Amandine Sroussi, sont tour à tour les parents de la jeune Marie, ses professeurs d'école, son médecin, un policier, mais aussi Rilke, Ibsen, des femmes dans des cabines de péage...Quatre corps en noir, et quatre visages métamorphiques, qui, à l'image de danseuses s'accordent au texte, s'y fondent, pour en transmettre chaque émotion. Et la force des Couteaux dans le dos s'avère sa multiplicité émotionnelle : d'une phrase à l'autre, la satire cède à l'ironie, l'ironie à la gravité, la gravité à la tendresse. 

Les quatre actrices portent ainsi la narration qui voit la fuite de Marie, superbe Paola Valentin, du triste monde de l'enfance, vers une liberté adulte qui, comme dans Peer Gynt, l'élèvera et l'abîmera de sa connaissance de la mort. Ce conte écrit par Pierre Notte il y a dix ans, nous plonge dans un inconscient féminin qui cherche à se défaire d'une tristesse reçue en héritage. Et l'on retiendra la résignation de parents qui ne parviennent plus à s'adresser la parole ni à se toucher, une école qui obéit à des « protocoles » vides, ou une vie de travail qui creuse la hargne en mécanisant les individus. Là où la naïveté affleure, Pierre Notte s'en détourne grâce à un texte à l'imaginaire riche mais tenu, ponctué de formules, scandé de leitmotivs presque lacaniens (l'hilarante obsession de la mère de Marie sur le mot « rapport »). La pièce lutte sans cesse contre la mélancolie. Car la mort rôde, elle ne quitte pas la scène, et accompagne Marie où qu'elle aille, sous la forme d'un bandage qui enserre sa main, signe d'automutilation, « elle s'est découpée » répète la mère, hébétée par la douleur de sa fille. Mais parce que Pierre Notte a le talent de détourner le drame par l'absurde, cette main blessée va ouvrir la possibilité d'une rencontre avec une autre main blessée, et peut-être l'amour. Passant d'un registre à l'autre, Notte place ses comédiennes dans « un train du regret » où Médée croise Bérénice, Ophélie, Elvire. Et bien que Marie remarque que le théâtre symboliste lui « troue le cul », elle s'inscrit ainsi dans une lignée de jeunes femmes souffrantes et tragiques. Pourra-t-elle alors déjouer ce destin dramatique qu'elle s'est elle-même assigné ? Les facéties de Pierre Notte mènent peu à peu à cette grave question de la possibilité de renaître au sein d'une existence souffrante. Puissance d'un théâtre qui, au gré d'une danse de visages et de tons, réussit à composer une rhapsodie de possibilités de vivre. 

Les Couteaux dans le dos, texte et mise en scène Pierre Notte, Théâtre des Déchargeurs, jusqu'au 7 mars. 

 

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