Jusqu'au bout de la nuit

Histoire de la violence affirme la puissance théâtrale du texte d'Edouard Louis, servi par d'excellents comédiens, et une mise en scène de Thomas Ostermeier.
Par Oriane Jeancourt Galignani
le Vendredi 07 Février 2020

HISTOIRE DE LA VIOLENCELa violence va avoir lieu. Nul n'en doute lorsque la pièce commence :  la batterie dans l'ombre nous annonce que nous nous apprêtons à pénétrer dans le vif du sujet. Il n'y aura pas d'entrée en matière, nous le savons, pour avoir lu Edouard Louis, et pour connaître le rapport viscéral au théâtre de Thomas Ostermeier. Nous irons là où la blessure est ouverte, car c'est de là que parle le narrateur d'Histoire de la Violence, non d'avant ou d'après le drame, mais du drame lui-même, inlassablement raconté, recrée, questionné. Et nous serons menés par une parole crue que la mise en scène d'Ostermeier épousera. La structure eut pu être simple : ainsi, le jeune Edouard violé par le jeune Reda chez lui, après une nuit de sexe. Ainsi le jeune Reda menaçant le jeune Edouard d'un pistolet tout au long du viol. Ainsi la violence brute, donnée à voir, en fait divers. Mais c'était sans compter sur la réflexivité du metteur en scène, et de l'auteur. Et surtout, oublier la matière même du désir, qui recèle toujours une possibilité d'amour.  Sans doute n'est-ce pas un hasard que cette adaptation scénique pour les acteurs de la Schaubühne de Berlin s'intitule : Im Herzen der Gewalt, « au coeur de la violence ». Nous sommes avec le personnage, dans sa psyché, au plus près du souvenir traumatique. La violence est ce qui ne s'oublie pas, ce qui se revit sans cesse. Le viol d'Edouard par Reda a bien eu lieu dans la nuit du 24 au 25 décembre, mais sur scène, il s'étire comme si Edouard, au centre, ne pouvait s'extirper de la violence. Car littéralement, les quatre personnages tournent sur scène, en fauves dans une cage, ou à certains moments, en danseurs.  A croire qu'elle a été écrite pour le théâtre, Histoire de la violence se révèle donc un texte à la tension dramatique extrême qui se prête avec force au jeu des quatre acteurs. Ils sont d'ailleurs tous quatre saisissants. Et d'abord par leurs visages : un instant avant qu'il prenne la parole, l'homme qui est assis en fond de scène semble l'auteur de la pièce, Edouard Louis. Près d'une minute, le public s'y trompe, jusqu'à ce que l'acteur se lève, Christoph Gawenda. On reconnaît l'acteur d'Abgrund crée l'année dernière, et présenté aux Gémeaux. Sa coiffure, son allure estudiantine cherchent à l'évidence à nous confondre. Il livre sur scène une performance d'une grande finesse, frôlant sans cesse l'effondrement. C'est lui qui va polariser l'ensemble des scènes, du moins dans la première partie, lorsque Edouard, après le viol, rend visite à sa soeur, à la police, et cherche à raconter ce qu'il a vécu, sans réellement être entendu. La force de la mise en scène s'avère de montrer cette circularité du récit d'Edouard. Les acteurs, dans un balai millimétré, s'échangent les rôles, et Edouard peut d'une phrase s'adresser à sa soeur, puis à la police, jouant en même temps les deux scènes. Il faut une grande clarté de jeu et de scénographie pour parvenir à ce jeu simultané. Or, pas un instant, nous sommes perdus. Ostermeier a livré un rythme à ce qui était dans le livre, un flux monologué, la batterie au rez de la scène donne le tempo de ce spectacle très jazzy, tant il joue sur la variation d'une donnée de départ : le sexe, le désir, la suspicion. C'est aussi cela que nous racontent ces corps-à-corps, et notamment la dernière superbe dernière partie de la pièce, entre Christoph Gawenda et Renato Schuch qui rient, se jaugent, se désirent, se possèdent. Jusqu'au viol. La violence est une bascule, insaisissable, et infinie. 

Refs : Histoire de la violence, Edouard Louis, Thomas Ostermeier, avec Christoph Gawenda, Laurenz Laufenberg, Renato Schuch, Alina Stiegler, & le musicien Thomas Witte. Du 30 janvier au 15 février au Théâtre de la Ville-Les Abbesses

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