Jeux d'ombres

Le Teatro Stabile di Napoli est de passage à Paris pour le légendaire Six personnages en quête d'auteur. Pirandello, en version originale, merveilleusement mis en scène par Luca De Fusco
Par Louis-David Texier
le Samedi 09 Février 2019

ATHENEE
A voir à l'Athénée jusqu'au 10 février. 

Luigi Pirandello en aurait probablement été amusé : au moment où la question européenne fait vaciller l'orgueil capricieux des chancelleries italienne et française, embarquées dans un étrange ballet diplomatique, le Teatro Stabile di Napoli s'installe avec aplomb et élégance à Paris, pour 4 dates exceptionnelles, au Théâtre de l'Athenée-Louis-Jouvet, jusqu'au dimanche 10 février, pour y jouer Six personnages en quête d'auteur.

Depuis sa création en 1921, au sortir de la Première Guerre Mondiale, qui mit cul-par-dessus-tête toutes les certitudes ancrées dans les esprits, ces “Six personnages..." proposent une dramaturgie qui a parfois été jugée bavarde ou même franchement malhonnête, ou qui, au contraire, a été considérée comme la clef d'un certain théâtre moderne, ouvert à toutes les expérimentations de la perception par le spectateur.

Consacrée pour son unique et indéfinissable charme métaphysique, avec ses changements de focales inédites pour l'époque, la pièce de Pirandello entremêle avec bonheur, illusions du présent et réalités de l'esprit.

Forgée par un auteur volontiers adepte de récits familiaux abracabrantesques et de nouvelles fantastiques quasi borgésiennes, la fameuse pièce a connu diverses fortunes théâtrales sur scène. Récemment, on se souvient de l'excellente version montée par par Emmanuel Demarcy-Motta, le défi était donc de taille. 

Ici, à l'Athénée, le metteur en scène italien, Luca de Fusco mène sa troupe tambours battants, pendant une heure cinquante, dans un récit pétri de faux-semblants et de réalités divergentes et alternatives. La mise en scène impose avec force la vraisemblance de cette rencontre onirique entre acteurs et spectres cadavériques - en italien surtitré. Bonheur de voir la pièce dans sa langue originale. 

Au début de la pièce, surgissant au milieu d'une troupe goguenarde et qui en a vu d'autres, ces six personnages sortis d'un imaginaire fantasmé, revendiquent d'exister par eux-mêmes : ils font valoir que leur histoire puissent être portée publiquement sur les planches, avec respect et considération. 

L'artifice fonctionne parfaitement : dans un jeu de mise en valeur très travaillé, la scène permet de distinguer sans la moindre confusion, les “acteurs" des “personnages", créant ainsi une forme de confrontation physique tres graphique et réussie, entre “acteurs" en couleurs, et “personnages" en noir-et-blanc, sublimés par les effets de lumière, simples mais efficaces. 

Le personnage central du père éclipse presque par sa présence les autres membres de la famille. 

La fameuse “Madame Pace", autre figure emblématique du parcours familial des « spectres », nous apparait sur scène dans toute la splendeur et l'incongruité de son jeu d'acteur épuré et maniéré, qui semble tout droit sorti du théâtre japonais traditionnel... Si la force du jeu des acteurs empêche éclipse par moment une ambigüité et une ambivalence plus marquées, les acteurs napolitains relèvent  avec panache et une certaine classe, le pari de cette pièce majeure du théâtre européen contemporain.

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