« Je veux un Orphée et Eurydice impressionniste »

Aurélien Bory, metteur en scène virtuose de l'espace et du théâtre expérimental, met en scène le chef-d'oeuvre de Christoph Willibald Gluck, Orphée et Eurydice, opéra de l'amour perdu.
Par Oriane Jeancourt Galignani
le Jeudi 27 Septembre 2018

MorphéeAurélien Bory, metteur en scène virtuose de l'espace et du théâtre expérimental, met en scène le chef-d'oeuvre de Christoph Willibald Gluck, Orphée et Eurydice, opéra de l'amour perdu. Dans la fosse, le fou de musique baroque, Raphaël Pichon. Sur scène, un Orphée féminin, Marianne Crebassa, et en Eurydice, Hélène Guilmette.  

C'est à partir d'une maquette de carton noire, posée sur la table de sa loge, qu'Aurélien Bory m'explique sa vision d'Orphée et Eurydice. Il déplace minutieusement une plaque de verre, des feuilles imprimées, la lampe de son téléphone et la reproduction miniature d'un tableau de Corot, Orphée ramenant Eurydice des enfers, pour faire exister la mise en scène qu'il réfléchit depuis près de deux ans. L'idée en est apparemment simple : se fonder sur l'optique. Le drame d'Orphée et Eurydice n'est-il pas celui du regard ? Orphée, par son retournement coupable vers Eurydice, la renvoie aux enfers, dont il tentait de la délivrer.Orphée et Eurydice, l'opéra de Gluck, chef-d'oeuvre du baroque allemand, dont beaucoup se souviennent de la relecture par Pina Bausch, viscérale et aérienne, se concentre sur ce geste absurde et subversif de l'artiste amoureux, qui doute de la présence de la femme qu'il aime. Ce doute qui peut devenir, sur scène, trouble des perspectives. Aurélien Bory, dont on suit le travail riche et singulier en théâtre depuis près de dix ans- difficile d'oublier Espaece présenté à Avignon en 2016,spectacle sans paroles inspiré par Perec, somptueuse chorégraphie sonore de murs mouvants- n'en est pas à son premier opéra. Mais il fallait tout de même une certaine audace à Raphaël Pichon, et Olivier Mantei, à la tête de l'Opéra- Comique, pour s'adresser à cet « artiste de l'espace », figure d'un théâtre expérimental, aux rares paroles, et au carrefour des arts plastiques et de la chorégraphie, pour mettre en scène Gluck et son plus célèbre opéra du XVIIIe siècle. Cette version se singularisera aussi par le choix d'une femme pour incarner Orphée, Marianne Crebassa qui, des scènes de Bastille à celles de Salzbourg, a montré l'étendue de ses ressources vocales, et s'apprête donc à offrir sa voix de mezzo-soprano au poète des poètes. Face à elle, Hélène Guilmette, qui incarnera Eurydice, et qui a déjà souvent été remarquée dans les registres baroques, classiques. C'est par ailleurs une habituée de la scène de l'Opéra Comique, puisqu'elle y incarnait Hélène dans Le Timbre d'argent, de Camille Saint Saëns en juin 2017. 

Autre habituée de la maison, que l'on a notamment entendu interpréter Rameau cette année dans Et in arcadia ego, la jeune Lea Desandre endossera le rôle d'Amour. Enfin, sous la direction de Raphaël Pichon, jeune chef passionné de baroque qui a pu diriger des opéras comme l'Orféode Rossi ou sur cette scène de l'Opéra Comique, le Miranda de Purcell, s'annonce une approche virtuose de cette partition célèbre.

Mais nous n'en sommes pas là, puisque ce jour de septembre où nous nous rencontrons, Aurélien Bory entame les répétitions et nous livre un avant-goût de cet Orphéeféminin, entre illusionnisme du XIXe siècle et scène expérimentale.

Qu'avez-vous imaginé pour Orphée et Eurydicecomme dispositif scénique ? 

Je me suis dit, si Orphée se retourne, l'espace entier doit se retourner. Or, comment retourner l'espace ? J'ai donc imaginé ce dispositif optique fondé sur ce qui s'appelle un Pepper's ghost, c'est-à-dire un grand plastique tendu qui se comporte comme le verre. Il offre à la fois un reflet et une transparence. Au cours de la première moitié de l'opéra, ce Pepper's ghost sera placé à 45 degrés, afin de refléter le sol, où j'aurais placé une reproduction du tableau de Corot qui représente l'instant où Orphée ramène Eurydice des enfers, juste avant qu'il se retourne. Corot a peint ce tableau deux ans après la première représentation d'Orphée et Eurydice revu par Berlioz à Paris. Il ne fait pour moi aucun doute qu'il peint d'après l'opéra. Dans ce tableau, ils sont dans les méandres du retour, entre le royaume des morts et celui des vivants. Corot a cherché quelque chose de caverneux, de trouble qui se reproduira sur scène. Le monde des morts grec est un monde sans matérialité, sans dimension physique, un monde désincarné, et ce reflet du Pepper's ghost, permet de figurer ce monde des morts, sur le plan visuel, et acoustique, puisque nous savons avec Raphaël Pichon que le son va être légèrement transformé par ce dispositif. Ce qui va nous permettre d'essayer un son de l'au-delà, notamment à l'acte III, lorsque le Pepper's ghost sera tendu entre la scène et le public. Il fallait que j'invente sur le plateau un impossible : passer dans un reflet. Orphée accomplit cela, il traverse le miroir entre le monde des vivants et celui des morts, c'est très ténu comme image. 

Les interprétations du mythe d'Orphée et Eurydice sont innombrables, quelle est la vôtre ? 

Il y a d'abord celle de l'opéra de Gluck : le mythe de la fin de l'amour, puisque les deux amants sont dans l'incompréhension : lui n'a pas le droit de se retourner, et elle implore qu'il se retourne. L'amour est fort parce qu'ils ne veulent pas se quitter, mais l'amour est faible parce qu'ils ne parviennent pas à se comprendre. Mais dans le mythe originel, j'aime l'idée aussi qu'Orphée n'entendait plus Eurydice derrière lui et saisi de doutes, pensant que les dieux se jouaient de lui, s'est retourné. Ce qui veut dire qu'Orphée, le plus grand des musiciens a été trahi par son oreille ! Et j'ai gardé cette idée du doute qui s'immisce partout, dans l'art comme dans l'amour. Et de la musique, puisque nous ferons monter des musiciens sur scène, et l'orchestre même, dans la fosse, se reflètera sur le Pepper's ghost et apparaîtra donc au public. Ce qui créera un rapport à la fosse tout à fait particulier. Mais c'est normal, Orphée est le musicien « qui ravit les dieux » et la musique magnifique de la partition de l'opéra, est celle d'Orphée.

Pourquoi ce tableau de Corot au centre de votre mise en scène ? 

Parce que j'aime certaines parties du tableau légèrement floues, qui donnent un sentiment d'impressionnisme. J'avais envie de faire une mise en scène impressionniste. Gluck cherche à révolutionner l'opéra, il veut quitter le baroque, et Berlioz, qui reprend l'opéra, poursuit cet élan. Corot n'a pas indiqué le chemin de l'impressionnisme, mais j'ai voulu chercher dans ce tableau les touches impressionnistes, qui deviennent le décor de l'acte III. On va avoir un sentiment de vapeur, d'inexistence des êtres, qui reflète les enfers grecs. Ce pourrait être avec les lumières, un sentiment de 3D, mais artisanal...Je vois la lumière comme le prolongement direct de la scénographie, elle est la musique visuelle du spectacle. 

Orphée et Eurydice,Christoph Willibald Gluck, direction musicale Raphaël Pichon, mise en scèneAurélien Bory, à l'Opéra Comique du 12 au 24 octobre.

 Photo de répétition Stefan Brion.

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