Furie en string

La Nuit des rois, mise en scène par le directeur de la Schaubühne de Berlin, Thomas Ostermeier est une merveille salace et grotesque. Un Shakespeare pur jus, servi par des comédiens très en forme.
Par Oriane Jeancourt Galignani
le Lundi 01 Octobre 2018

furie en stringDes culs, partout, d'hommes et de singes. C'est la première chose qu'on se dit à l'ouverture de cette Nuit des rois en salle Richelieu, alors que Denis Podalydès traine sa mélancolie en string entouré de deux comédiens travestis en singes : c'est une affaire de fesses et de chimpanzés, cette pièce. De virilité et de bestialité. Ostermeier déshabille la troupe du Français et les jette sur une plage de sable blanc, accompagnés d'un contre-alto baroque. Il fait outrageusement ce qu'il a envie de faire, montre ce qu'il a envie de montrer, et offre à la salle trois heures de plaisir. Et nous livre une hypothèse : est-ce que Shakespeare, sur la scène du Globe, ce n'était pas cette furie rhapsodique, franchement salace, cruelle, et sans limites ? Est-ce que Shakespeare ne créait pas une ambiance à l'orée de Benny Hill ? Cette furie qui pourrait être celle d'un Fassbinder couplé à un Fellini ne révèle-t-elle pas un texte qui cherche autant à plaire qu'à déconcerter ? La nouvelle traduction d'Olivier Cadiot, rapide et crue, mène dans ce sens d'un rire qui sème le désordre. Et frôle la terreur. 

L'effroi, on le sent à de brefs passages, lorsque les choses vont trop loin. Ainsi du sort réservé à Malvolio, le majordome lèche-bottes incarné avec componction par Sébastien Pouderoux. La pièce poursuit son calvaire, jusqu'à la fin. Le but, le rendre fou. Le châtiment shakespearien par excellence, la folie qui frappe Lear, Hamlet, Macbeth, est au centre de cette comédie de moeurs. L'esprit est sans cesse menacé : le désir rend fou, l'alcool rend fou, la solitude rend fou, et les ivrognes rendent fous ceux qu'ils veulent punir. En bourreaux d'un jour, un fou officiel (on sait que les fous sont les sages chez Shakespeare), très juste Stéphane Varupenne, un cousin ivrogne, Laurent Stocker en verve, une suivante, l'acérée Anna Cervinka, et l'inoubliable Sir Andrew Gueule de Fièvre, Christophe Montenez en Iggy Pop clownesque, archétype hilarant de l'idiot nécessaire. Christophe Montenez éclate sur la scène du Français, et nous fait désirer chacune de ses arrivées en scène. Il nous révèle le choix d'Ostermeier, ce mélange de satire et d'inquiétude. Terreur latente chez Shakespeare, de croire savoir le peu que valent les hommes. Grâce à une maîtrise de la direction d'acteurs et un sens très aigu du rythme dans la succession des scènes, et des registres, le metteur en scène berlinois nous fait sentir le battement de ce monde entièrement dévolu à l'orgiaque désir de domination. On rie, et on humilie dans cette pièce, dans un tournoiement sans fin. 

Mais il y a l'étonnante Georgia Scalliet. On ne sait quand elle ne cessera de nous émouvoir, cette actrice que l'on reconnait, chez Botho Strauss, Bergman, Wedekind ou Shakespeare, aux premiers mots dits sur scène. Travestie en Cesario, jeune fille déguisée en servant, elle s'offre une grâce de clown blanc dans ce monde guignolesque. Elle est la Giulietta Masina de ce cirque. Parce qu'il y a toujours un innocent dans les pièces de Shakespeare, elle réussit à faire entendre cet amour infini qu'elle voue, par on ne sait quel aveuglement, au vieil Orsino. Mais l'amour est peut-être la plus grande folie, dans ce barnum superbe d'Ostermeier. 

 

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