Fortunio le magnifique

Très bel opéra d'André Messager, Fortunio à l'Opéra Comique est un enchantement porté par un très grand chanteur du répertoire français, Cyrille Dubois. La première est ce soir.
Par Oriane Jeancourt Galignani
le Jeudi 12 Décembre 2019

fortunioAlfred de Musset a ce vrai sens du récit tragique, qui n'oublie jamais que pour sombrer dans la gravité, il faut d'abord faire vivre la légèreté. Fortunio, opéra-comique adapté du Chandelier de Musset, s'ouvre sur un premier acte frivole, frôlant l'opéra-bouffe. S'il n'y avait la musique sophistiquée et superbe de Messager qui nous annonce bien autre chose, on pourrait croire qu'il ne s'agira que de rire parmi les caractères attendus. Nous sommes dans une petite ville de province, les principaux personnages de la comédie bourgeoise à la cuisse haute type fin XIXe sont réunis : le vieux notaire radin et jaloux, sa jeune épouse sensuelle, la belle Jacqueline, le lieutenant de garnison volage, et le bon garçon, clerc de notaire, le « chandelier » de l'affaire. Procédé cruel au coeur de cette affaire d'amour, Jacqueline, pour détourner les soupçons de son mari, va, sur les conseils de son amant, le lieutenant, attiser la flamme de Fortunio, pour en faire un « chandelier », sur lequel le mari pourra exercer sa jalousie. Et pourquoi pas sa violence. Mais, bien sûr Musset est un romantique, Fortunio se révélera, dans sa candeur et son sens de l'absolu, plus réellement digne d'amour aux yeux de la belle Jacqueline. S'il y a dans ce jeu d'amour un écho mozartien, le jeu s'avère moins l'objet de l'opéra, que la possibilité de chanter l'amour, dans tous ses états. Et c'est là l'intelligence de Musset, faire de Fortunio, falot type Charles Bovary, le personnage qui se révèlera le plus magistral du récit. Et c'est là l'écho qu'offre à Musset, André Messager quelques dizaines d'années plus tard, l'opéra a été créé à l'Opéra Comique en 1907, d'offrir à Fortunio, les plus beaux airs de son oeuvre. Et c'est là le ravissement de cette création, d'entendre Cyrille Dubois, par ces airs, devenir, ou plutôt s'affirmer tant il fut déjà marquant, comme un des plus grands chanteurs du répertoire français. Voilà ce qui a lieu sur la scène de l'Opéra Comique au gré de Fortunio, l'ascension, narrative et lyrique, du jeune Fortunio, jusqu'aux troisième et quatrième actes, dans lequel il éclate dans son chant d'amour. Face à lui, Anne-Catherine Gillet incarne une Jacqueline de grande tenue, et d'un talent dramatique et comique merveilleux. Puisqu'il s'agit de jouer, sans cesse, face au mari, face à l'amant, l'amour que l'on éprouve, ou que l'on feint d'éprouver. Podalydès, dans sa mise en scène classique fait tout de même saillir à la fin de l'opéra ces deux mondes, d'une part le trouble nocturne en arrière-scène de la violence possible contre Fortunio, d'autre part la chambre, dans laquelle est recluse Jacqueline, femme-objet. La fin, ouverte, ne dira rien du bonheur ou de la tragédie à venir.

Sous la baguette de Louis Langrée, la musique de Messager se déploie d'acte en acte dans une richesse de registres saisissante. Messager, admiré en son temps par le grand public comme par ses pairs les plus exigeants signe dans ce Fortunio une superbe oeuvre musicale, d'une merveilleuse finesse. 

Fortunio, André Messager, direction musicale Louis Langrée, mise en scène Denis Podalydès, avec Cyrille Dubois, Anne-Catherine Gillet...Du 12 au 22 décembre, à l'Opéra Comique, www.opera-comique.com

Photo Stefan Brion

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