Folie baroque

Ercole Amante, grandiose opéra baroque rarement présenté en France, est réinventé à l'Opéra Comique par les soins de Raphaël Pichon, et l'exubérance des metteurs en scène Valérie Lesort et Christian Hecq.
Par Oriane Jeancourt Galignani
le Lundi 04 Novembre 2019

ercoleDu Grand Siècle français, il y eut le classicisme, Versailles, Saint Simon, et tout ce que la France garde de rigueur, et de mégalomanie. Mais dans ce même siècle, n'oublions pas que l'on put encore sentir l'enchantement, la folie, les subterfuges, les perles mal taillées, et l'humour d'un fantasque baroque. Pier Francesco Cavalli, le plus grand compositeur italien vivant en 1662, a conçu Ercole Amante pour faire vivre cet antagonisme : d'une part, Hercule, le puissant, l'invincible, d'autre part, les femmes, Junon, Déjanire, Iole, qui cherchent à déjouer ce pouvoir aveugle avec grâce. D'une part, la tradition française, Cavalli collabore avec Lully pour cet opéra qu'il crée à Paris, d'autre part, le baroque vénitien dont vient Cavalli. Pourquoi cet opéra a depuis été si peu monté ? Difficile à comprendre, tant il nous plonge aux racines de l'art lyrique. Crée à Paris, en 1662, dans le Palais des Tuileries, Ercole Amante nous fait vivre l'énergie première de l'opéra : se mouvoir en métamorphoses, dompter l'esprit de sérieux. En écoutant Cavalli, on pense au siècle suivant, et bientôt Mozart, et bientôt La Flûte...

Il fallait un sens du jeu, pour monter un tel opéra : à la direction musicale, Raphaël Pichon l'a sans aucun doute, inépuisable expérimentateur, avec cet ensemble Pygmalion désormais incontournable en matière baroque. Mais ce si rare Ercole Amante se régénère aussi dans une mise en scène de Valérie Lesort et Christian Hecq éblouissante. Depuis Vingt mille lieues sous les mers, on connaissait le savoir-faire scénographique, le talent de marionnettistes, l'imaginaire des deux metteurs en scène issus de la Comédie Française. Mais dans cet opéra, ils font preuve d'une ingéniosité, d'un sens du rythme, d'une pensée de la musique, et du monde dans lequel elle a été conçue, inédits. Saisissant que cet opéra est une succession de scènes de genre qui se déploient séparément les unes des autres tout en demeurant liées par des leitmotivs, Lesort et Hecq ont inventé une série d'univers qui évoquent tour à tour Tati ou un film d'extraterrestres, le kitsch ou le grotesque. Par l'usage des marionnettes, et une scénographie virtuose, ils s'affranchissent non seulement de l'époque, mais aussi d'un genre précis auquel on les assignerait. Et deviennent ainsi on ne peut plus baroques...

Un exemple parmi cent : Junon devient ici, non seulement la figure antique et mythique associée au Paon, mais aussi, dans un satin émeraude de page lewiscarrollien, une fée Mélusine intervenant au gré de la narration, chevauchant son animal fétiche ou en ballon d'hélium couvert de plumes. La costumière, Vanessa Sannino, nous mène elle aussi dans cet entre-deux, du baroque et de l'imaginaire contemporain, que nous ne quitterons pas tout au long de la représentation.

Enfin, s'il faut retenir une dernière chose de cet Ercole Amante, c'est l'interprétation des chanteurs italiens, l'Hercule Nahuel di Pierro, mais aussi la superbe Déjanire, Giuseppina Bridelli qui réussit, dans cette joyeuse fête, à nous émouvoir quelques instants par son sort d'épouse abandonnée. Car Cavalli, en nous présentant cet Hercule à massue, qui n'est autre que le roi Louis XIV, semble aussi se moquer de ce pouvoir ridicule dans sa toute-puissance. Un opéra de cour qui se moque du roi ? C'est l'un des paradoxes les plus drôles de cet Ercole Amante en métamorphoses.

Photo Stefan Brion

Ercole Amante de Pier Francesco Cavalli, direction musicale Raphaël Pichon, mise en scène Valérie Lesort et Christian Hecq. A voir à l'Opéra Comique du 4 au 12 novembre. Et au château de Versailles les 23 et 24 novembre.

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