Fêtes grinçantes

Les Indes Galantes mis en scène par Clément Cogitore s'annoncent un opéra-ballet iconoclaste et audacieux. Reportage en répétitions sur la scène de Bastille, à quelques jours de la première.
Par Oriane Jeancourt Galignani
le Jeudi 26 Septembre 2019

indes galantesPar Un manège trône sur la vaste arrière-scène de l'opéra Bastille. Premier élément du décor épuré et sophistiqué des Indes Galantes. Un manège de barreaux de bois digne des fêtes foraines du siècle dernier. Rameau ne se serait sans doute pas opposé à ce décor, lui qui, particulièrement dans cet opéra-ballet, convoquait le merveilleux, et l'ambiguïté. Je cherche des yeux Clément Cogitore, le wunderkind de l'art contemporain,  aperçois sa mince silhouette en discussion avec la chorégraphe du spectacle, Bintou Dembélé. Elle est une des pionnières du Hip-Hop en France, a l'habitude d'orchestrer des confrontations, sociales, ethniques, dans la danse, telles qu'elle les réfléchit depuis ses débuts. « La question qui nous guidait, explique Clément Cogitore dans sa note préparatoire au spectacle, était sans cesse de savoir comment cette musique pouvait mettre en mouvement les corps d'une autre époque, sculptés par d'autres histoires.». La danse, les danses, sont bien à l'origine de ce spectacle. 

Art du brouillage

La répétition commence, le manège est pris d'assaut : sur le toit dansent quatre jeunes femmes en survêtements, sous le chapiteau une dizaine d'hommes en shorts de lycra et débardeurs se débattent parmi les barreaux. Le décor vacille, nous passons d'un siècle à l'autre, ces Indes Galantes révèlent leur art du brouillage. Clément Cogitore nous l'explique, il a voulu « raconter le monde à travers la ville, avec ses frontières, ses tensions, ses malentendus ». Quelle ville, à quelle époque ? Peu importe. Nous sommes ici comme ailleurs, hier comme aujourd'hui, dans un rêve des Indes Galantes. Il s'agit sans doute là d'une des plus grandes forces de ce spectacle en préparation, de jongler avec les référents jusqu'à créer un monde sur scène que Cogitore ambitionne, « festif et grinçant ». Et les danseurs s'animent, au gré d'un mélange de danses de rue : Voguing, Hip-hop, Popping, Krump, Electro, Joking. Chacun appartient à une formation différente, c'est ainsi que Bintou Dembélé les a choisis au cours d'un long casting au printemps, issus de différentes danses de « contestation urbaine ».  Ils dansent, dans le manège, ou surélevés sur des piédestaux, lances à la main. Entre eux, les chanteurs qui eux aussi participent à la danse. Tous sont de jeunes virtuoses du répertoire français :  Sabine Devieilhe, resplendissante et très à son aise sur Rameau, qu'elle chante depuis longtemps. Elle est aujourd'hui Hébé travestie en pom-pom Girl, et parmi les danseuses ébauche une parade fantasque qui la fait très jeune fille. Plus tard, les chanteurs Mathias Vidal et Alexandre Duhamel, eux aussi nouvelle garde du répertoire français, se mêlent joyeusement aux danseurs pour saluer le public au dernier acte. La distribution de cet opéra ne risque pas de décevoir, d'autant plus qu'ils se plient avec joie aux plans de Bintou Dembélé, hommage gracieux du chant à la chorégraphie. Ils s'en sortent d'autant mieux, qu'ils échappent aux caricatures de personnages qu'offre le livret des Indes galantes. Et les stéréotypes ne manquent pas dans Les Indes galantes, presque tous les personnages sont des figures artificielles et exotiques. C'est toujours là le paradoxe des opéras de Rameau, si souvent servis par de pauvres livrets. Mais la musique est là, dirigée par Leonardo Garcia Alarcon, présent au cours de ces répétitions, dirigeant les chanteurs avec assurance, au cours de leurs jeux de rôles.  

Fariboles impérialistes

Relire les Indes Galantes avec distance, liberté et parfois même ironie, n'est pas neuf. L'opéra-ballet de Rameau, dans ses fariboles impérialistes, sa guerre de carton entre Indiens et Occidentaux, sa fameuse scène des « sauvages » qui dansent autour du calumet de la paix, ou cette improbable réconciliation finale entre Blancs et « Incas du Pérou », se prête naturellement, et à vrai dire nécessairement, à la réinvention. A croire même que Rameau jouait avec les clichés de son époque, les poses impérialistes et monarchistes des nouveaux colons. Difficile d'oublier la merveilleuse et drolatique version qu'en offrait William Christie, et Patricia Petibon emplumée sur scène, dans un ballet joyeusement tribal, et éclectique.  L'année dernière, la chorégraphe et plasticienne Phia Ménard mettait en scène une peluche 

Mais Cogitore, en s'emparant des Indes galantes avec une troupe de danseurs des cultures urbaines, propose une approche différente de ses prédécesseurs. Il regarde, et écoute ce qui est donné par Rameau comme divertissement royal en 1735. Il observe, et s'interroge sur ces Indiens et ces Blancs qui se combattent, et se réconcilient sous les yeux amusés et las, déjà, de la France du XVIIIe siècle. Epoque des Lumières, oui, mais aussi temps où se forgent les clichés les plus durs et racistes sur les « sauvages ». Parce qu'il monte l'opéra dans son ensemble, ce qui n'est pas si fréquent, et parce qu'il a l'habitude de nous placer face aux idées reçues et images préconçues qui forgent notre culture commune, comme il nous l'explique à la pause, « je travaille beaucoup sur le potentiel de sidération d'une oeuvre, sa capacité à éblouir, à réaliser un hold-up sur les sens. C'est là toute l'ambiguïté de l'Homme des Lumières qui ne croit plus à la magie, mais qui continue à demander qu'on l'émerveille par des histoires. » Cet homme des Lumières que nous demeurons encore, à notre époque. Cogitore dans sa mise en scène va donc mettre en place des Indes galantes aussi féeriques que naturalistes, esthétiques que politiques. Les danseurs, la tradition urbaine qu'ils incarnent mais aussi leur présence même sur scène, leurs furieuses beautés, y participeront largement. Simon Hatab, dramaturge du spectacle de Clément Cogitore, me raconte comme ils ont préparé deux ans ce spectacle, à la table, « nous savions et voulions que ce soit un sujet brûlant : les Européens dansant sur le volcan de la colonisation, c'est aussi cela Les Indes Galantes. Il fallait que l'altérité soit centrale, que les frontières soient désignées, comme elles le sont si souvent dans le travail de Clément ».  D'emblée, ils ont pensé la violence au coeur de la danse. Cogitore approche Les Indes galantes comme une fable d'époque dont il pourrait faire saillir les arcanes éternels du divertissement et de la politique mêlés.  Jusqu'où y parviendra-t-il? Nous le saurons face à la scène de Bastille, dans le combat féerique et charnel de ces Indes Galantes. 

(Lire une version plus longue de cet article dans le numéro d'octobre de Transfuge)

Les Indes Galantes, J.P. Rameau, direction musicale  Leonardo Garcia Alarcon, mise en scène Clément Cogitore, avec Sabine Devieilhe, Mathias Vidal.... du 26 septembre au 15 octobre, Opéra Bastille

Les Indes galantes (répétition) © E. Bauer  

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