Esprits libres

Plongeant dans l'univers carcéral italien dépeint par l'auteure Goliarda Sapienza, Louise Vignaud brosse avec finesse le portrait ciselé d'une humanité enfermée. A voir jusqu'au 30 novembre au TNP de Villeurbanne.
Par Olivier Frégaville Gratian d'Amore
le Mardi 27 Novembre 2018

rebibiaDes cliquetis métalliques, des bruits sourds, envahissent l'espace scénique, plongeant les spectateurs, sans préambule au coeur de Rebibbia, le pénitencier pour femmes de Rome. Au centre, une masse informe se dessine dans la pénombre. Chaque sonorité inhabituelle, froide, inquiétante, fait sursauter cet amas de tissu, où finit par émerger un corps, celui de Goliarda Sapienza. Visage fermé, interrogatif, traits tirés, elle se demande bien ce qu'elle fait dans cet endroit austère, isolé du monde. Puis dans un éclair de lucidité, tout lui revient, le vol de bijou, l'arrestation, la prison où elle attend son jugement. Elle est encore à l'isolement, sorte de SAS préparatoire où elle doit abandonner son statut social, sa place dans la société, avant de pénétrer dans l'antre froide, hostile qu'évoque l'échafaudage gris qui se tient droit, rigide derrière elle, d'intégrer sa cellule, que des draps délimites, et rencontrer les autres détenues, toutes avec des personnalités très différentes, des caractères bien trempés. 

Sicilienne d'origine, issue d'un milieu bourgeois, plutôt aisé, Goliarda Sapienza, qui fut un temps comédienne et assistante de Visconti, cherche à faire reconnaître sa singularité. Intellectuelle, cultivée, elle ne trouve pas sa place auprès des siens. Curieuse du monde, avide d'expérience, elle commet un délit dans le seul but de voir ce qui se cache de l'autre côté des murs gris, là où toute intimité, toute privauté, toute liberté sont censés être bannies. Mais, l'auteure italienne, reconnue après son décès en 1996, découvre une autre réalité, bien différente des fantasmes, des stéréotypes. 

Les huit jours qu'elle passe à Rebibbia sont d'une telle intensité, d'une telle force, qu'ils semblent durer des mois et vont la marquer à jamais. De sa plume à la crudité rugueuse, elle tire un récit d'une rare sensibilité, qui touche en profondeur et interroge notre perception du monde carcéral, ici de ses habitantes qu'elles soient gardiennes ou prisonnières. Loin des clichés, elle dépeint tout un système organisé de castes, où chacune quel que soit son crime allant entre autres de la prostitution au vol, en passant par l'engagement politique, finit par trouver sa place, son espace de liberté, son humanité réinventée. 

Prenant à bras-le-corps ce roman autobiographique, qui l'a profondément bouleversée, la jeune metteuse en scène, Louise Vignaud, dont on a pu apprécier le travail ciselé, la saison passée, dans l'adaptation qu'elle a faite du Phèdrede Sénèque au studio de la Comédie Française, a su en extraire l'essentiel sans pour autant en sacrifier la riche matière. En collaboration avec Laetitia Cosson, elle en souligne la radicale humanité et esquisse par touches une série de portraits de femmes blessées, d'êtres abîmés, plus vivants, plus troublants les uns que les autres. Sans voyeurisme ou pathos, elle donne corps aux maux de Goliarda Sapienza et les inscrits dans un spectacle choral, fort et captivant, porté par cinq comédiennes saisissantes de vérité. 

Si Prune Beuchat se glisse avec finesse dans la peau de l'auteure révélant, pas après pas son cheminement intérieur, Magali Bonat, Nine de Montal, Pauline Vaubaillon et Charlotte Villalonga campent chacune trois rôles dans des registres bien différents, entraînant le public dans un ronde folle, un concentré haut en couleurs d'un monde certes codifié, mais à l'incroyable et singulière liberté.

 

Retour | Haut de page | Imprimer cette page