En ville

Pour sa 11ème édition, le Festival Impatience est, cette année encore, parti à la recherche de 8 compagnies de théâtre émergentes. Se déroulant du 6 au 18 décembre dans divers lieux culturels (CENTQUATRE, Jeune Théâtre national, Plateaux Sauvages et Théâtre Louis Aragon), c'est une aubaine pour celui qui souhaite avoir un aperçu de ce qu'est la création contemporaine. La Ville et Les rues n'appartiennent en principe à personne, deux des huit pièces sélectionnées, nous entraînent au coeur de la ville. De là à voir un un engouement particulier pour le citadin de la part de la jeune génération ?
Par Pauline Gabinari
le Mercredi 11 Décembre 2019

impatience

Entre les immeubles agglutinés et l'occupation des places par la foule, c'est une incroyable entreprise que de savoir à qui appartiennent les rues aujourd'hui. Beaucoup moins surprenant par contre quand on en découvre l'instigateur, Georges Perec, ce savant fou des mots, auteur d'Espèces d'Espaces. C'est effectivement de cet ouvrage et de nombreux entretiens glanés dans plusieurs villes de France qu'est née Les rues n'appartiennent en  principe à personne, une création de la compagnie L'Hôtel du Nord et de sa metteure en scène, Lola Naymark. Le texte est habité sur scène par deux comédiens, un peu de vidéo et surtout par une multitude de témoignages enregistrés par Mélanie Péclat, la créatrice sonore du spectacle.  

    “Vous pourriez nous décrire le chemin que vous avez pris pour arriver jusqu'ici ? Instinctivement, vous empruntez le trottoir de gauche ou de droite ? Qu'est-ce qui vous manque le plus dans la rue ?". Ces questions très simples, posées par Luci la comédienne, organisent et rythment la pièce tandis qu'Olivier, témoin attentif, détaille son trajet dans les rues. Des descriptions banales s'enchaînent : l'échafaudage, la bouche d'égout peinte, le parking à trottinettes et pourtant on ne s'ennuie pas. A l'inverse, on ressent la ville à travers le regard de toutes ces personnes interrogées. On voit leur quotidien marqué par leurs trajets dans les rues. L'espace devient, par leur voix, un organisme sensible, témoin de leur vie.     

    Plus qu'une réponse à “A qui appartient la rue ?", la pièce devient alors un appel à aimer cet espace. Un des protocoles mis en place durant la collecte de témoignages puis, sur scène à travers l'expérience d'Olivier est d'ailleurs l'identification et la description de son mètre carré préféré. Dispositif inventé par Perec, il s'agit de délimiter dans la ville un mètre carré désigné comme le préféré. Cette manière de recréer un lien tendre entre la rue et son occupant apparaît comme une réponse donnée à Perec : “Le problème n'est pas d'inventer l'espace, encore moins de le réinventer (...), mais de l'interroger, ou, plus simplement encore, de le lire car ce que nous appelons quotidienneté n'est pas évidence, mais opacité : une forme de cécité, une manière d'anesthésie" et, plus largement, comme une réponse au désamour ambiant de la ville.  

De Perec à Crimp

   Se présentant presque comme l'antagoniste de Les Rues n'appartiennent en principe à personne, (la pièce se déroule exclusivement dans le huis clos d'une petite maison loin des bruits de la rue), la pièce La Ville s'est quant à elle jouée du 7 au 8 décembre au CENTQUATRE. Ce texte écrit par Martin Crimp et mis en scène par Yordan Goldwaser, de la compagnie La nuit Américaine, raconte l'Odyssée d'un couple sur le déclin. La pièce se déroule en plusieurs parties chacune annoncée par l'extinction des lumières dans la salle et par la diffusion d'une bande sonore. Plus le récit avance et moins le couple ne semble se comprendre. L'absence de sens dans les dialogues, accentuée par l'intonation des comédiens, ne correspond ni au contexte, ni à la substance de la phrase. Cette impression d'étrangeté rejoint celle que l'on ressent quand le son d'une vidéo est en léger décalage avec l'image. C'est une sensation qui nous confronte à l'artificialité de ce qui est regardé. Dans le cas de la pièce, il s'agit de la contrefaçon d'une histoire d'amour qui a échoué. A mi parcours du festival, nous sommes embarqués dans un théâtre qui puise dans toutes les ressources que son époque peut lui offrir, un théâtre puissant et libre. De quoi être impatient de voir la suite.



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