Bérénice, limpide souffrance

Très attendue, la création mondiale de l'opéra Bérénice du compositeur contemporain Michael Jarrell, est d'une radicale beauté. En rôle-titre, l'exceptionnelle Barbara Hannigan.
Par Oriane Jeancourt Galignani
le Vendredi 05 Octobre 2018

berenice« Que le jour recommence et que le jour finisse/ Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice ». Lorsque le fameux vers est prononcé par Barbara Hannigan sur la scène dépouillée, résonne dans le palais Garnier la cruauté de Racine. La radicale violence de sa langue. Cette sobriété couperet apparaissait de manière frappante dans le Phèdre de Chéreau, parce qu'il ôtait tout artifice aux comédiens, les menait à jouer à la lame cette langue de Racine. Elle renait dans l'opéra de Michael Jarrell, dans l'épure sonore de sa composition, qui travaille à partir de quelques sons récurrents afin de créer une musique transparente, comme un murmure après la chute. On savait depuis Cassandre, que Michael Jarrell aimait confronter sa musique dramatique et délicate à la tragédie, on ignorait qu'il entende si bien le classicisme de Racine. Sous la direction impeccable de Philippe Jordan, la musique apparait ainsi, hors de toute grandiloquence, en hommage à l'amour déjà perdu. Cette limpidité, on la retrouve dans la mise en scène de Claus Guth. S'ouvrant sur la projection d'une foule blanche, Rome qui murmure, suppose-t-on, la fuite à venir de la Reine, elle se poursuit dans trois pièces blanches, de palais hospitalier : dans chacune de ces pièces, un personnage attend de prendre vie par son chant. Côté jardin, Barbara Hannigan, d'une finesse sonore et visuelle saisissante. Sa silhouette sensuelle, ici en un déshabillé rouge qui tranche dans l'ensemble, polarise les tensions de l'opéra. Dans cette version ressérée de la tragédie qu'a voulu Jarrell, ils ne sont que trois personnages centraux : Bérénice, Titus et Antiochus, le malheureux prétendant de Bérénice. Le baryton danois Bo Skohvus en Titus déambule de sa haute silhouette chauve dans ce décor de palais, le corps jeté en avant, parfois au sol. Le contraste entre ce corps qui erre, et son chant qui demeure, même dans ses supplications, impériale, avive l'idée d'un Titus tourmenté, mais résolu à commettre l'irréparable. Face à lui, Antiochus, nerveux, affolé, notre double de spectateur qui passe d'un espace à l'autre, incarné par l'anglais Ivan Ludlow, révèle la nature pierreuse de l'empereur. Tous deux s'approchent, et fuient, en un mouvement de ressort chorégraphique, le corps et le chant irradiants d'Hannigan, que l'on avait déjà admiré dans le registre contemporain l'année dernière dans La Voix humaine, trouve dans ce rôle, dans les modulations permanentes du chant, et du récitatif, un défi à sa hauteur. On guette chacun de ses instants, jusqu'au chant d'adieu, qu'elle adresse à un Titus à terre, le plus beau moment de l'opéra. 

Idée forte de Michael Jarrell, faire intervenir une Phénice qui parle en hébreu. En effet, Bérénice est reine de Judée, sa confidente peut donc parler hébreu, impliquant ainsi un sous-entendu : Rome, en rejetant la reine étrangère, ne rejette-t-elle pas aussi la Juive ?

Car cette animosité du peuple demeure une énigme irrésolue par Racine, comme par Suétone avant lui. Peut-être n'est-ce pas le sujet premier. Les phrases de Racine sont souvent des sentences de mort que les personnages se délivrent. Ici, parce qu'elles sont servies par la musique discrètement élégiaque de Jarrell, le paraissent plus que jamais. Ses vers se font l'écho d'un irrémédiable qui condamne ceux qui parlent à une mort lente, et définitive. 

Jusqu'au 17 octobre à l'opéra Garnier

 

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