Amos Gitai, en colère contre Israël

Amos Gitai signe la mise en scène d'un spectacle exceptionnel, Letter to a Friend in Gaza au Théâtre de la Ville, qui ouvre la saison théâtrale sous de bons auspices. A voir jusqu'au 7 septembre à l'Espace Cardin.
Par Vincent Jaury
le Jeudi 05 Septembre 2019

gitaiHier soir, mercredi 5 septembre vers 19H30, il fallait  observer et écouter ce qui se déroulait dans les jardins de l'espace Cardin, à Paris, où le Théâtre de la Ville avait programmé hier soir, le nouveau spectacle d'Amos Gitai, Letter to a friend in Gaza. Dans cet îlot cosmopolite, on a entendu parler arabe, hébreux, français, anglais. Amos Gitai passe d'un petit groupe à l'autre, calme et solide comme un roc. Le camusien Emmanuel Demarcy-Mota, directeur du Théâtre de la Ville,  est présent bien sûr, heureux de ce lancement de saison. Il cherche à ouvrir son théâtre sur le monde, à croiser et rapprocher différentes cultures, à oeuvrer pour l'esprit de tolérance et à se battre contre toutes les formes de radicalité politique.

Au bout d'une trentaine de minutes, on nous invite à nous rendre dans la salle pour assister au spectacle de Gitai, qui durera 1H15. La salle est comble. Le dispositif scénique est minimal : un écran géant, une table moderne tout en longueur et différents micros disposés ici et là, évoquant une conférence internationale. Le spectacle multimédia (musique, vidéo, théâtre, cinéma) peut commencer, et ne nous décevra pas. Tout l'enjeu formel du spectacle sera de construire des liens inédits entre des images, notamment des images de quelques-uns de ses films (CarmelKippour...) et des textes qu'il a choisis, entre autres du grand poète palestinien de l'exil, Mahmoud Darwich, (lu magnifiquement en arabe par Makram et Clara Khoury) à un texte très fort de la journaliste israélienne d'Haaretz Amira Hass (lu magnifiquement par Yael Abecassis), en finissant sur La lettre à un ami allemand d'Albert Camus. Le spectacle donne donc à penser cette guerre israélo-palestinienne de manière éclatée, diffractée. Le spectateur bousculé passe d'un point de vue à l'autre, d'un média à l'autre, dans un dialogue permanent et virtuose, dans un art de la contradiction dont Gitai est devenu maître. 

Les premières images que Gitai a choisi de nous montrer représentent la conquête romaine de Jérusalem en 70, qui mènera à la destruction du Temple et à la fameuse bataille de Massada. Des images ici choisies, comme pour rappeler d'emblée les souffrances multiséculaires du peuple juif ; pour rappeler « les penchants criminels de l'Europe » à son endroit, pour reprendre le titre de Jean-Claude Milner ; pour rappeler que les juifs comme le dit ce dernier, ont été toujours un problème pour les Européens, problème qui trouva comme on le sait une tragique « solution » entre 1942 et 1945 ; pour rappeler que la création de l'État d'Israël s'enracine dans cette longue histoire sacrificielle.  Ceci étant montré, Clara Khoury lit le poème de Darwich « Pense aux autres », un éloge  de la bonté. Au hasard : « Quand tu mènes tes guerres, pense aux autres.
(N'oublie pas ceux qui réclament la paix.) (...)

Quand tu rentres à la maison, ta maison,
pense aux autres.
(N'oublie pas le peuple des tentes.) (...)

Quand tu comptes les étoiles pour dormir,
pense aux autres.
(Certains n'ont pas le loisir de rêver.) » 

Plus tard dans le spectacle, la tension montera d'un cran avec le texte cinglant d'Amira Hass, journaliste israélienne à Haaretz, qui couvre les Territoires Occupées depuis 1993. Un texte sans ambiguïté contre les Israéliens : « Peut-être qu'un jour viendra où de jeunes israéliens-pas un ou deux, mais une génération entière- demanderont à leurs parents : comment avez-vous pu ? » 

Amos Gitai, assis à quelques sièges de moi, se lève alors et se rend sur scène. Il s'assoit et lit sans prévenir, un texte de Camus, Lettre à un ami allemand. Je cite de mémoire : « Qu'est-ce que le mensonge ? Le contraire de l'esprit. Qu'est-ce que l'esprit ? Le contraire du meurtre. » Derrière, des images défilent. Des images de Gaza. Difficile de ne pas être ému aux larmes lors de cette séquence. 

Dans ce spectacle, Gitai est dur avec son pays, Israël. Plus dur que dans son dernier film Un tramway à Jérusalem où il filmait la vie quotidienne d'Israéliens et de Palestiniens, vivant bien ensemble, au-delà des images réductrices des JT du monde entier qui font voir les tensions du conflit. Peut-être que le spectacle aurait gagné à être plus indulgent vis-à-vis des Israéliens ; il aurait pu être un peu plus empathique à leur endroit, pour reprendre un thème que Gitai affectionne particulièrement. Mais Gitai est en colère, comme le montrent ses choix de textes et ses choix d'images. Une colère contre l'idée lanzmannienne de force, contre un Israël qui a oublié son fondement humaniste, hérité des Lumières et représenté par un Léon Pinsker ou un Arthur Ruppin qui plaçait le Palestinien au coeur de son sionisme.

En sortant du spectacle, je discute avec Demarcy-Mota , Oriane Jeancourt Galignani et Abd al Malik, du spectacle. Nous sommes d'accord pour dire que c'est un spectacle exceptionnel, traversé par la pensée, la poésie, et qu'il est finalement assez bouleversant. Demarcy-Mota et Abd al Malik me disent que le spectacle n'a pas plu à tout le monde, certains ont pensé qu'il était bien facile d'être critique vis-à-vis d'Israël aussi loin que nous sommes du conflit et des tensions du Moyen-Orient. Mais l'essentiel est que le théâtre a ouvert un dialogue, un dialogue politique, et le Théâtre de la Ville lance la saison théâtrale d'une bien belle manière, sous l'égide de Gitai, de Darwich et de Camus. 

A voir aussi l'exposition de photos d'Amos Gitai à l'Espace Cardin du 4 au 30 septembre. Projections et débats autour de l'oeuvre de Gitai le samedi 7 septembre toute la journée. 

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