Accumuler jusqu'à la lie

Maguy Marin crée Ligne de crête, pièce coup de poing dans laquelle elle dénonce avec force la surconsommation.
Par Delphine Baffour
le Lundi 08 Octobre 2018

ligne de crete

Un plateau noir, nu, sur lequel sont installées sept cabines transparentes exiguës renfermant autant de bureaux. Sur la gauche, une imposante photocopieuse. Tailleurs acidulés pour elles, costumes cravatés pour eux, baskets blanches pour tous, six cadres affairés pénètrent dans l'open space, téléphones portables greffés dans la main ou collés à l'oreille. Peu à peu, l'univers aseptisé, sombre, uniforme, digne du  Brasil de Terry Gilliam prend vie. Chacun va et vient, bras chargés, personnalise son pré carré. Un ordinateur, une robe, un casque. Un pack d'eau, des biscuits, un vase. Des mouchoirs, un tableau, un pack de bières, du jus d'orange. Un portrait de Marx, une autre robe, de la lessive, un calendrier, un oreiller, de l'essuie-tout, des petits beurres, une poupée. Ça déborde ! Des plantes, des guirlandes, encore des biscuits, un portrait de Freud. Ça continue ! Pendant une heure trente, c'est la valse de la consommation, de la possession, jusqu'à l'écoeurement, au son répétitif d'une machine qui finit par vriller les oreilles. Une altercation, une amourette, d'incessants grignotages ne changent rien à l'affaire. Toujours plus de paquets. Parfois la machine se grippe, déraille, les mouvements hoquètent, convulsent, comme ceux des automates ou ceux de Chaplin qui dans  Les temps modernes n'en finit plus de serrer ses boulons. Mais c'est pour repartir de plus belle. Des céréales, une statue de Bouddha, un drapeau, un sapin, encore, vraiment ? 

Cette  Ligne de crête , créée à la Biennale de la danse de Lyon avant de s'installer au Théâtre des Abbesses, a été imaginée par Maguy Marin à partir de  Capitalisme, désir et servitude de Frédéric Lordon. Le chercheur en sociologie économique et en philosophie, figure emblématique de Nuit debout, y conjugue les pensées de Marx et de Spinoza pour mieux analyser, et fustiger, le capitalisme néolibéral, avant de proposer une refondation de nos désirs. Dans le post-scriptum de l'irrésistible et édifiante pièce qu'il écrit l'année suivante,  D'un retournement l'autre : comédie sérieuse sur la crise financière en quatre actes et en alexandrins , l'économiste atterré affirme que : «  c'est l'art qui dispose constitutivement de tous les moyens d'affecter parce qu'il s'adresse d'abord aux corps auxquels il propose immédiatement des affections : des images et des sons. »  Comment à la lecture de ces mots ne pas penser au travail de Maguy Marin, qui, depuis l'iconique  May B n'a de cesse de rendre prégnantes sur scène la violence et l'absurdité de nos sociétés. Petite soeur du génial  Umwelt et prolongement du récent  Deux mille dix sept , dans lequel la chorégraphe dénonçe l'insidieuse propagande qui forme «  des citoyens inconsciemment soumis aux stratégies de domination et d'asservissement des peuples », cette  Ligne de crête fait sens et, en parlant à nos sens, est plus efficace que n'importe quel discours. L'oeil gavé de couleurs et d'objets, les oreilles saturées de bruit, un grand « Ouf ! » soulagé accueille la fin de la pièce. Mais c'est pour mieux applaudir ensuite la pertinence et la force de son dispositif. 

© Peter Thompson 

Ligne de crête  Maguy Marin. Les 6 et 7 février au Théâtre des 13 vents, Montpellier, le 30 mars Salle Jacques Brel - Fontenay en scènes, Fontenay-sous-bois, le 4 avril au Théâtre Edwige Feuillère, Vesoul, le 9 avril au Dôme de Gascogne, Auch, le 11 avril au Parvis, Tarbes, du 22 au 24 mai au Théâtre Garonne, Toulouse.

Retour | Haut de page | Imprimer cette page