A la vôtre !

Désinhibés par l'alcool, les personnages de Viripaev livrent leurs états d'âme, leur vérité sans filtre, racontent leur douleur, leur incapacité à supporter le réel. La mise en scène tournoyante de Clément Poiré souligne le trouble de ce texte.
Par Olivier Frégaville-Gratian d'Amore
le Jeudi 13 Février 2020

les enivresLa terre tourne. Les corps vacillent. Le mal de crâne se fait plus intense, l'envie de vomir plus prégnante. Les mots, trop longtemps retenus, se libèrent par flots, par vagues. Incohérents parfois, empreints d'une féroce lucidité, ils sont, le plus souvent, le reflet de l'âme. Faute d'affronter le monde, ses vicissitudes, la tristesse du quotidien, les quatorze personnages croqués par Ivan Viripaev se noient dans l'alcool. Jeunes, bourgeois, sdf, paumés ou prostituées, tous luttent pour ne pas sombrer. Seule l'ivresse leur permet de tenir. 

 Amours perdus, solitudes, décès d'un proche, mal êtres, plaisir compulsif de faire la fête, tous ont de bonnes raisons de boire jusqu'à plus soif, de se vautrer dans l'illusoire euphorie que procure la divine bouteille. L'humanité n'est pas belle quand elle est saoule, mais elle est vraie. Les choses importantes sont reléguées au second plan, les petites rancoeurs, les blessures secrètes, les mensonges, les non-dits explosent sans fard. Plume acérée, le russe Ivan Viripaev plonge au coeur de cette fange avinée où puissants et misérables, femmes et hommes sont égaux, où les tabous sociétaux n'ont plus leur place, pour en extraire cet éclat unique de vérité, ce moment singulier qui secoue jusqu'à la moelle. 

 Avec ingéniosité, Clément Poirée s'empare de ce texte imbibé et donne vie à cette beuverie où tout est inversé. Il en cisèle chaque réplique, les met en exergue dans un écrin de silence, pesant autant que percutant. Rien n'est laissé au hasard, tout est pensé. De la scénographie d'Erwan Creff avec son plan tournant, légèrement incliné, au jeu grisé des comédiens, tout est fait pour créer l'illusion, pour duper les sens. Ainsi embarqué dans les vapeurs d'alcool des fins de soirées particulièrement arrosées, le public se laisse attraper par cette langue hachée, par ce phrasé pâteux.

 Certes, quelques longueurs alourdissent le propos, quelques ralentis perturbent la lecture, mais de belles fulgurances – le rapport à dieu, à la mort, à la vie – étourdissent. Afin de coller au plus juste à cette humanité en déroute, Clément Poirée a su s'entourer d'une troupe virtuose. Habités par leurs personnages, les huit acteurs, Camille Bernon en tête, s'en donnent à coeur joie, s'abandonnant à leur éthylisme. Gestes lents, voix saccadées, entrecoupées de hoquets persistants, ils livrent une prestation troublante de véracité. 

Avec Les Enivrés, Clément Poirée fait tourner la tête aux spectateurs, les perd parfois, mais révèle l'envers du décor d'une société à la marge, qui crie son amour de la vie dans une lampée d'alcool. 

Les enivrés d'Ivan Viripaev, mise en scène de Clément Poirée, du 7 au 16 février au TNP, Villeurbanne

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