Un Goncourt à Papa

Par Oriane Jeancourt Galignani
le Mardi 05 Novembre 2019

GoncourtLa littérature a un penchant naturel pour la nostalgie, plus sans doute que tout autre forme d'art. Et elle le prouve une nouvelle fois avec ce Goncourt 2019. Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon, narre l'histoire d'un homme né à Toulouse dans les années cinquante qui finit en prison à Montréal. Comment, pourquoi ? C'est bien l'objet du roman que de comprendre la trajectoire de ce narrateur, entre chute et rédemption. Jean-Paul Dubois écrit avec charme, psychologie et savoir-faire la vie des hommes d'hier. Le Goncourt vient de rétribuer ces trois qualités. Jean-Paul Dubois emporte son lecteur sur la voie du récit, avec la tranquillité du conducteur d'une grosse américaine sur une autoroute. Il sait que la machine fonctionne, roule à bonne allure, et qu'il ne se perdra jamais. Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon nous parle d'un monde du siècle dernier, une belle époque semble-t-il pour celui qui l'écrit ( mais rares sont ceux qui admettent que le temps de leur vingt ans n'était pas le plus beau de tous les temps...), où l'on vivait encore en grande partie dans sa voiture, où le communisme et le christianisme divisaient encore la France, où le divorce s'avérait aussi un acte de libération féministe, où l'on s'improvisait mécanicien, concierge d'un grand hôtel... Il y a des pages très réussies, celles où Dubois se fait précis, comme certaines qui décrivent la vie en prison, ou drôles et tragiques, comme le récit du passage du narrateur à l'Excelsior ... Mais en lisant Jean-Paul Dubois, on saisit surtout à quel point l'époque qu'il décrit est révolue, et comme la vision du monde qu'elle impliquait a perdu une partie de sa pertinence. Ainsi des phrases comme : « je compris très tôt que mon père ne serait jamais un vrai Français, un de ces types convaincus que l'Angleterre a toujours été un lieu de perdition et le reste du monde une lointaine banlieue qui manque d'éducation », n'ont plus aucun sens pour un grand nombre d'entre nous. 

Ainsi, pour les moins de quarante ans, cette époque décrite par Dubois doit être au carrefour de la mythologie (parentale), et de la préhistoire (scolaire). Jean-Paul Dubois raconte avec fraternité et vivacité un temps qui a déjà été racontée avec force et subtilité par Patrick Modiano. Mais si Modiano a la liberté des très grands écrivains, qui n'appartiennent à aucun temps, Dubois s'agrippe à la berline de son voyage vers le passé, et pour s'assurer que le véhicule ne cesse pas de rouler, n'ira surtout pas trafiquer sous le capot. Ses personnages sont solides, s'inscrivent dans les carcans attendus, la féministe qui aime le cinéma, le pasteur qui a perdu sa foi... La narration est composée de deux lignes parallèles : présent/passé. Le style est clair, les images, rares, les réflexions, succinctes. Tout cela est agréable parce que familier, comme les jeans trop serrés des acteurs qui fument dans leurs voitures en essayant de ressembler à Delon. Dans cette référence implicite à une imagerie cinématographique d'hier, beaucoup se retrouveront ; la nostalgie est une emprise collective qui unit les peuples bien mieux que l'avenir commun. Allez savoir pourquoi, mais à Transfuge, on ne s'y retrouve pas tout à fait. 


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